Entendre l’anza : Danielle Sivadon et Jean Oury (se) parlent

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Entre 2003 et 2004, Jean Oury et Danielle Sivadon, amis de longue date, notamment dans l’interstice qu’était l’espace labordien, se sont retrouvés (via Michel Balat) autour de cet entretien que nous publions plus bas.

Parole

Il y est bien question de parole, comme dire : l’homme est un parlêtre ⌈1⌋.

Quand il avait avancé sa théorie des trois ordres, Lacan avait proposé l’homme comme étant défini par la caractérisque de la parole ; être parlant ou « parlêtre« . A notre sens, le Parlêtre surgit comme « rupture au monde » et, ainsi, le Réel naît de l’agencement des choses que l’on n’arrive pas encore à nommer. Le Parlêtre est « rupture au monde ».

Dans Remarques sur Les Couleurs, Wittgenstein donne l’exemple de quelques tribus chez qui la notion de couleurs est circonscrite à un seul mot pour les couleurs chaudes et un autre pour les couleurs froides. Ceci est, en quelque sorte, « le potentiel parlé de la couleur ». Le Réel de la couleur réside alors dans tout ce qui ne se dit pas, ou qui n’a pas encore été nommé : l’on parlerait alors du réel que comme étant un réel à venir. Il n’y a de réel que celui qui vient.

 Il est, ici, surtout question d’amitié: consentir à l’autre, consentir au fait  même d’exister : « … l’amitié comme consentement au pur fait d’exister. Les amis ne partagent pas quelque chose(une naissance, une loi, un lieu, un gout): ils sont toujours déjà partagés par l’expérience de l’amitié. L’amitié est le partage qui précède tout autre partage. Parce que ce qu’elle départage est le fait même d’exister, la vie même. Et c’est cette partition sans objet, ce con-sentement originel qui constitue la politique» ⌈1⌋.

Consentir aussi comme on peut l’observer dans Terre d’Yves Bonnefoy (Poèmes, 1945-1974, ed. Mercure de France, 1986) ; consentir dans la matérialité de la parole, consentir dans le mot qui invoque: « … Et au-dessus de la vallée de toi, de moi  Demeure le cri de joie dans sa forme pure. Oui, moi les pierres du soir, illuminées.  Je consens. Oui, moi la flaque Plus vaste que le ciel, l’enfant Qui en remue la boue, l’iris Aux reflets sans repos, sans souvenirs, De l’eau, moi, je consens. Et moi le feu, moi La pupille du feu, dans la fumée Des herbes et des siècles, je consens. Moi la nuée Je consens.  Moi l’étoile du soir Je consens. Moi les grappes de mondes qui ont mûri, Moi le départ Des maçons attardés vers les villages, Moi le bruit de la fourgonnette qui se perd, Je consens.  Moi le berger. Je pousse la fatigue et l’espérance Sous l’arche de l’étoile vers l’étable. Moi la nuit d’août, Je fais le lit des bêtes dans l’étable. Moi le sommeil. Je prends le rêve dans mes barques, je consens. Et moi, la voix Qui a tant désiré.  Moi le maillet Qui heurta, à coups sourds, Le ciel, la terre noire.  Moi le passeur, Moi la barque de tout à travers tout. Moi le soleil. Je m’arrête au faîte du monde dans les pierres. Parole Décrucifiée.  Chanvre de l’apparence Enfin rouie. Patience Qui a voulu, et su. Couronne Qui a droit de brûler Perche De chimères, de paix. Qui trouve Et louche doucement, dans le flux qui va, A une épaule»

—S’agît-il d’ailleurs d’entretien ?

Nous avons toujours eu l’impression d’écouter deux vieux copains qui reviennent sur un lieu d’enfance afin de se raconter des paysages traversés, en essayant de préciser au fur et à mesure le détail, les couleurs, l’articulation, les odeurs, les micromoments et mouvements de leurs périples …

Quelques un(e)s d’entre nous eurent le plaisir de faire partie de ces périples : le monde n’arrêtait pas de se faire, de lancer de nouveaux reliefs, de poser entre nous des points de connexion dont le positionnement exact importait peu, tentatives de penser avec les pieds car ce sont eux qui arpentent le monde ⌈2⌋

Positionner son corps de façon à ce qu’il ne cesse de créer des agencements avec tout objet, angle, relief, texture, son, autre corps le bordant ou l’abordant.

Son, suus

Nous publions ici ces « Constellations » car nous ne voulons pas en refaire. Parce qu’il en est de la voix de ces deux-là comme d’un son familier… et qu’on n’arrive pas à repérer, à mettre sur une carte mémorielle,  qui commence à vous parvenir un peu comme des souvenirs de vies qui ne vous ont jamais appartenus.

«J’attends? Nulle chose

dans cet espace ouvert auquel je fais face

ce vaste désert, cette lumière hors de moi,

rien que mon rêve jusqu’à l’horizon

pas au delà… Tout est muet.

Un enfant crie, je rêve?, crie ou chante,

il crie dans la muette campagne, je suis vivant,

un enfant crie»,

                              Pier Paolo Pasolini  ⌈3⌋.

Son-Terre, Terre sans corps

En Afrique du nord, il existe un nom pour désigner ces sons-là: Anza. Ce terme d’origine amazigh signifie « le son qui habite un territoire » ; des voix qu’on entend en passant près d’un lieu et dont la source ne peut être vue: une voix sans corps, voix qui va de soi, qui s’étale de tout côté et qui, pour être comprise, n’a nul besoin d’être écoutée: juste entendue.

Est invisible tout ce qui agît. C’est le vent qui fait la forme de l’eau, et que l’arbre et le bateau se meuvent c’est aussi le vent. C’est le vent qui a créé l’image cinématographique,

Et c’est avec cela qu’il demeure invisible.

Ici, les voix qu’on entend sont des Anzas: des sons-matières, des sons géographiques, des présences qui apportent le monde … *

 

* Le Monde chez les Etrusques correspondait à une ouverture vers un espace sous-terrain, un espace autre,  sous-tendu par un axe vertical qui en constitue l’aspect mystique et de connexion à l’autre-monde. Tiraillement équilibré entre les constituantes  de cet aspect-ci et un autre aspect beaucoup plus architectural: celui de la surface, de la ville, des volumes et de la matière. Axes horizontal et orthogonal (nord-sud, est-ouest) du monde. Pris à l’envers, ce schéma de rapport au monde « d’en-bas » représentait pour les étrusques une image du Ciel. Le monde est donc, ici, un entre-deux, un espace de transformation: un pont où un rapport à l’Autre commence à se contracter.  Il y a ici une forme distinguée de ce que Jean Oury appelait  « greffe d’ouvert ».

le monde comme intime utopie faite d’entreprises de pontages.

Tahar Kessi


Notes et références

⌈1⌋ : in. Giorgio Agamben, L’Amitié, ed. Rivages, 2007, p 40

⌈2⌋  Cf. François Tosquelles, cité dans l’entretien.

⌈3⌋ : P.P Pasolini, Je suis vivant, ed. Nous, 2001, p 17.

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