Algérie(s) : Ce que Pasolini pense du Hirak

par Tahar Kessi

Extrait du montage de la scène de bataille dans Chimes of Midnight (Falstaff) d’Orson Wells.

N’allons pas croire que la vie se vit plus pleinement dans les choses qu’on juge communément grandes que dans les choses qu’on juge communément petites.

Virginia Woolf [1]

L’écrivain libéral, qu’intéresse l’histoire et le progrès de la liberté plutôt que les formes de gouvernement, ne voit là que des différences de degrés, et méconnaît qu’un gouvernement autoritaire voué à restreindre la liberté reste lié à la liberté qu’il limite dans la mesure où il perdrait sa substance même s’il l’abolissait complètement, c’est-à-dire se transformerait en tyrannie. La même chose vaut pour la distinction entre pouvoir légitime et illégitime, qui est le pivot de tout gouvernement autoritaire.


Hannah Arendt [2]



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 Avant Propos : Introduction à l’Algérie | pour les nuls

Pays quelconque du nord de l’Afrique et du centre méditerranéen, l’Algérie fut érigée en État en 1962. Elle compte, en 2018/2019, une population de 43 millions d’algériens et d’algériennes (tous et toutes, à priori, étatisés depuis 1962).

Les langues utilisées en Algérie sont officiellement l’Arabe étatique (l’Arabique oriental, aux origines coraniques qui fut naguère un sabir kureichite des marchés à épices), l’Arabe argotique (Arabe dialectal) ou « Arabe algérien » (Arabe créolisé) qui, à notre sens, trouve sa période la plus intéressante dans le parlé Harrachi et le parlé marin des années 70 ainsi que dans quelques remaniements de l’art du « zadjal » par le chaâbi algérien. (Par exemple : Amar Ezzahi recréant complètement le poème du XVIIème «El Harraz», d’Ali El Baghdadi [3]), Tamazight (qui constitue un ensemble de langues africaines agglomérées autour de particularités géographiques telles que le Chenoui, le Chaoui, le Zénète, le Kabyle, le Tamacheq, cousines des langues d’Afrique centrale et d’Afrique de l’ouest …) ainsi que le Français algérien qui est une actualisation de la Lingua Franca, en méditerranée, pidgin hérité de la présence Française en Algérie et refaçonné par l’abrasion avec les différents argots présents sur place.

Ainsi, linguistiquement, l’Algérie concrétise exactement cette caractéristique que décrit Weinreich  : la langue est une réalité essentiellement hétérogène. Réalité extrêmement bien décrite dans les premières pages de Rhizome : « […] Il n’y a pas de langue en soi, ni d’universalité de langage, mais un concours de dialectes, de patois, d’argots, de langues spéciales. Il n’y a pas de locuteur-auditeur idéal, pas plus que de communauté linguistique homogène. La Langue est, selon une formule de Weinreich, « une réalité essentiellement hétérogène ». Il n’y a pas de langue-mère, mais prise de pouvoir par une langue dominante dans une multiplicité politique. La langue se stabilise autour d’une paroisse, d’un évêché, d’une capitale. Elle fait bulbe. Elle évolue par tige et flux souterrains, le long des vallées fluviales ou des lignes de chemins de fer, elle se déplace par tâche d’huile». [4]

L’Algérie se divise aujourd’hui de manière bipartite, et depuis 1962, en deux mondes disjoints : d’une part l’Etat et, de l’autre, les algériens. 

Entre la fin du 19ème jusqu’à 1962 (telle Berlin en 1946 …) l’Algérie a systématiquement eu une forme quadripartite : 

– Le pouvoir centralisé, – Les collons d’ici et d’ailleurs représentés juridiquement par le pouvoir centralisé,  – Les populations autochtones (nomades ou sédentaires), – Les organisations « étatisantes » (type PPA, MTLD, FLN & dérivés) représentant politiquement, juridiquement et, souvent, spirituellement les populations autochtones. Schéma assez vulgaire mais qui sied par exemple à toute la période des colonialismes français et ottoman.

L’Etat se subdivise, lui, en plusieurs catégories somme toute semblables et entr’elles attenantes : 

les agencements de pouvoirs et méthodes de contrôle via les partis de l’Etat et de l’opposition (de l’état),  les opposants à l’opposition (de l’état), puis, les réseaux de mise en marche et les relais de la politique étatique (culture et réseaux culturels, armée, communication, médias, éducation à l’Etat, …etc.) sur lesquels nous reviendrons plus bas.

Les algériens se ramifient à  leurs tours en deux catégories : les algériens étatisés (majoritaires) et les algériens désétatisés (plus rares).

Historiquement, ce territoire qu’est aujourd’hui l’Algérie a connu énormément de tentatives de colonisation ou de colonisation établie. Géographiquement et géopolitiquement, l’Algérie se situe dans une zone où de hauts enjeux se dament le pion : la consommation énergétique occidentale (hydrocarbures, gaz, métaux précieux et l’ensemble de la politique extérieure occidentale pensée  par « l’école Brzeziński »), l’étalement israélien éventuel sur l’Afrique par son versant est, la politique orientaliste russe basée sur les grands pôles de la terre (géopolitique inspirée en grande part de Carl Schmitt, et dont les conseillers du Kremlin se revendiquent). Ajoutons à ceci les querelles arabo-musulmanes sous forme de tensions diplomatiques entre différents pays du paradigme politique arabo-africain ou «maghrébin» — paradigme qui n’a, bien entendu, aucune immanence ni aucun pendant dans le réel.

L’Economie algérienne est un inextricable fouillis : essentiellement rentière et à industrie lourde, figée depuis plusieurs décades dans la plaine aride du keynésianisme. Celle-ci évidemment sous-tendue par des politiques macroéconomiques plus larges basées sur ce que Rosa Luxemburg appelait La dialectique de la crise, de la guerre et de la reconstruction. En d’autres termes, nous parlons là d’une économie pseudo protectionniste et quasi inexistante, en parfait accord avec la macroéconomie guerrière des Grands Pôles. Tout ceci traversé par les logiques de la dette, des réajustements structurels du FMI, de la Banque Mondiale, des rééchelonnements accompagnés des sacro-saintes planches à billets. 

L’Algérie, territorialement, a traversé des guerres tribales intestines (à cette époque l’idée même d’ « Algérie » aurait été une aporie), puis des guerres tribales de résistance (citons par exemple la résistance aux hilalites), des étapes coloniales modernes puis décoloniales, de longues années de plomb et de putschs militaires plus ou moins staliniens et génocidaires (par exmpl. le régime de Boumédiene) avec des alignements sur des positions soviétiques, orientalistes, transnationales ou non alignées, puis d’arabisation étatique généralisée et de premiers vrais deals pétroliers (l’Etat et l’opium pour tous…, une mode !), des guerres civiles qui sont, au fond, moins civiles que politiques (guerre entre des structures de l’Etat avec la population comme combustible), des périodes de terrorisme civil et idéologique (où un algérien en tue un autre au nom de Dieu, du FLN, ou de la provenance d’un hadith) pour finir quasi artistiquement sur une longue période de terrorisme d’Etat et de guerre prolongée qui suivent  tranquillement leurs cours.  — En réalité, cette dernière période traverse et sous-tend toutes les autres.

Durant ces deux dernières étapes, l’Algérie fut le laboratoire d’émulation, dans un premier temps, et de création de l’égorgeur islamo-wahabite, salafo-chaféite ; le barbu de base lecteur d’Ibn Taymiya, d’Al Othaymin ou Al Albani, chantre du Salaf Essalih,  issu du renversement politique qui s’est produit au 11ème siècle, en islam, et qui sera très vite communément appelé : Terroriste. Parallèlement, elle fut également le terrain de développement du technocrate de base, hors sol, négociateur de contrats énergétiques, habitué des aéroports (homoaéroporus), stalinien et militariste, « démocrate », républicain (voire éradicateur classique) et communément appelé Politique ou Politicien — les catégories intermédiaires d’intellectuels, d’écrivains, d’artistes ou de communicants sont à subsumer à celle-ci — Ces deux catégories, à force de longues années d’éducation étatique, d’acculturation et de propagande ont engendré l’Algérie que nous connaissons aujourd’hui : Algérie nationale, Algérie héritière, Algérie post traumatique, Algérie de la guerre douce et du psycho-trauma, l’Algérie de la rupture du jeûne devant les sérielles débilités médiatiques faisant le ménage mental pour la médiocratie centraliste, l’Algérie du machisme et de la frénésie réactionnaire, l’Algérie sociétale à souhait, celle de la consommation normalisée et des cooptations, mais aussi et malgré tout : une Algérie du soulèvement et de l’inattendu. 

Quel(s) soulèvement(s) ? Où ? Vers où ? Quelles trajectoires ?

Ce que nous essaierons de faire émerger par le texte qui va suivre est ceci : Il y a une collusion originelle et une filiation entre deux orthodoxies en Algérie : l’Etat (ou le champ étatique)  et une catégorie sociale d’opposition ; toutes deux se caractérisant par leur fascisme structurel, et l’une accouchant de l’autre. 

Deux orthodoxies qui, on le verra, mettent systématiquement en stase toute possibilité de soulèvement abouti et condamnent les algériens à une équation à 43 millions d’inconnus : être, au regard de l’administration, des éternels administrés. 

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1er Cercle – Pasolini, si par hasard … 

Dans le 3ème chant de la Divine Comédie (Porte et vestibule de l’Enfer), nous lisons ceci : 

Par moi on va vers la cité dolente ; Par moi on va vers l’éternelle souffrance ; Par moi on va chez les âmes errantes.

Sandro Boticelli. La Carte de l’Enfer. 1485-1495, pointe d’argent, encre, détrempe sur parchemin. 32,5 x 47 cm.

Comme Virgile et Béatrice l’ont été pour Dante, nous avons choisi cet abord qui consiste à voyager dans l’Algérie, guidés par Pasolini — Pasolini connaissait-il l’Algérie ? Et Virgile connaissait-il l’enfer ?

Dante a usé de Virgile afin d’urbaniser l’Enfer et de pouvoir y cheminer. Usons de même de Pasolini afin d’approcher la cité dolente, la gueule du loup… Car à la relecture de ses écrits, nous avons eu une sensation insistante : comme une urgence de savoir ce que le  Pier Paolo Pasolini d’Ecrits CorsairesLe Chaos ou de Carnet de notes pour une Orestie africaine aurait pensé de ce qui s’y passe actuellement. Entre autres questions : qu’aurait-il pensé du « Hirak » ? Comment aurait-il réagit si, par hasard, il était né dans la banlieue de Saïda, à Belcourt, à Sidi Aich, ou à la lisière de l’Akfadou, ancien fief du Colonel Amirouche, de l’OAS, mais aussi de la poésie des bergers et des porteuses de fagots ?  

Toutefois ce qui nous paraît pertinent — car nous ne sommes pas issus de la méthodologie universitaire, de la pensée de spécialistes et n’avons aucune sorte d’attraction pour un quelconque courant — est non pas d’étaler la pensée de Pasolini mais de s’en servir pour aborder une situation politique comme on l’aborderait par un logiciel de pensée matérialiste, sémiotico-bergsonnien, structuraliste, ou, pourquoi pas, une approche exégétique. Nous allons essayer l’exercice de nous servir de la machinerie pasolinienne comme les anciens voyageurs se servaient de passeurs afin de traverser le cours d’un fleuve : payant un tribu pour quitter le quai.

L’Enfer dantesque est fait de neuf niveaux : neuf cercles concentriques sous forme d’entonnoir. Nous allons donc fragmenter ce texte en neuf zones de passage qui seront nos propres cercles.

2ème Cercle  – Beau souci de langage : d’un Hirak l’autre 

Épiloguons :  Le terme Hirak, contrairement à ce qui est abondamment propagé par le catéchisme universitaire et l’écume des choses de l’activisme militant, ne signifie mouvement qu’en deuxième usage (usage passif) : étymologiquement, le mot Hirak (حراك) est un dérivé du mot Haraka (حَرَكَة) signifiant mouvement, forme substantive du verbe Harraka (حَرَكَ), c’est-à-dire se mouvoir, faire se mouvoir, se meut, meut, bouger, faire bouger ou fait bouger. Par contre, la première définition donnée par le dictionnaire ( معجم المعاني الجامع  ou قاموس المعجم الوسيط ،اللغة العربية ) est en premier lieu : «ce qui est contre la stagnation» (ضدّ السُّكون), «image ou phénomène de ce qui est en activité» (مظهر عام من مظاهر النَّشاط). L’usage du mot a connu un glissement sémantique et idéologique : passant de l’image de l’activité, de ce qui est opposé à la stagnation à l’usage militant : ce qui est en mouvement, ce qui est en activité —  activisme ayant substitué à activité — sans jamais frôler un usage premier, plus actif ou plus processionnelce qui procèdeProcessus-Voyage» chez Jaspers [5], «Process» ou «Procès» chez Whitehead). Nous apparaît donc que de mouvement ( حَرَكَة ) n’a été prélevé que l’usage passif : ce qui est opposé à « … » (réaction), ce qui est une image de « … » (représentation), en définitive non pas ce qui meut mais ce qui est mu. C’est-à-dire que l’usage du mot par le champ politique et sa dimension sociologique ont dilaté, en le psychologisant, le lien qu’il y avait entre le mot mouvement et sa propre action, et cela a rendu l’action qu’il invoquait velléitaire ! On référence aussi quelques textes en Arabe où Hirak se traduit littéralement par mobilité.  — Bachelard ne disait-il pas que la psychologisation distendait le lien direct entre nous qui pensons, qui nous adonnons à la rêverie et les images poétiques ; que la psychologie opérait donc graduellement un éloignement entre le rêveur et ses rêveries ?

Il existe comme une résistance linguistique résiduelle à la fonction conative du langage telle que décrite par Jakobson : c’est que quand on essaye, par le truchement de la ruse politique, de faire passer une information influente à travers le langage, toute la chaîne des mots qui la véhiculent déclenche comme des alarmes successives et nous apporte des avertissements par l’inadéquation langagière (l’usage ou le mésusage des mots n’est pas anodin mais révélateur conscient et inconscient). Orwell, lui, appelait ça la Novlangue.

Mais ne nous arrêtons pas à l’épilogue et ces quelques écueils car le langage tait bien des choses que, patiemment, la pensée déterre.

Il y eut différents hiraks dans l’histoire récente : Al Hirak, chef-lieu situé au sud de la Syrie, au sein de la ville antique de Deraa (Atharaa au temps des cananéens, Edrei chez les hébreux et dans le Livre des Nombres), le Hirak du sud-Yémen, le Hirak riféen au Maroc, le Hirak Citoyen et le Hirak Irada Tunisiens, le Hirak populaire  en Irak, l’ONG Hirak Syrien pour la non violence, les différents Hiraks féministes notamment en 2017, 2018 et 2019, et à la même année, la succession de manifestations, en Algérie, que des politiques et des universitaires appelleront : le Hirak algérien. Ces mouvements sont tous, plus ou moins, des mouvements contestataires de masses dont le mot d’ordre et de remettre en cause les gouvernements et les institutions étatiques, et sont  des mouvements, à la base, populaires investissant les rues, organisant des manifestations hebdomadaires où les gens communient, chantent, nouent du lien, parlent entre eux, à la télévision (étatique entre autres) ou via la téléphonie, bazardent autour de constituantes, réseautent et militent pour un changement radical

Nous ne pouvons, à la lumière de ceci et les médias en moins, que souscrire à une telle entreprise, sinon se jeter les deux pieds dedans, comme Thomas Bernhard décrivait la manière de jeter dans le froid : la tête la première ! (« […] J’avais à présent la possibilité de vérifier les assertions de mon grand-père, j’étais possédé d’avoir dans ma tête les preuves de la justesse de ses assertions, et je courais, je me précipitais à la recherche de ces preuves dans tous les coins de la ville de ma jeunesse et de ses environs assez proches. Mon grand père avait bien vu le monde : comme un cloaque où les formes les plus belles et les plus compliquées se développent quand on y plonge le regard suffisamment longtemps, quand l’oeil s’abandonne à la persévérance de ses visions microscopiques. Le cloaque tenait prêtes les beautés de la nature pour un regard perçant, un regard révolutionnaire. Mais cela restait un cloaque. Et celui qui y plonge longtemps son regard, y plonge son regard pendant des décennies, se fatigue et meurt et/ou s’y précipite la tête la première » [6] ), et nous aurions voulu que cela soit aussi simple. Mais, ce n’est pas le cas. C’est d’un Hirak l’autre et les premières interrogations pullulent déjà : un changement de quoi ? De gouvernants et/ou de système gouvernemental ? D’administration ? C’est-à-dire continuer à être gouvernés ? Administrés ? Surveillés ? Auquel cas, où se situe la radicalité du changement quand on passe du stalinisme affairiste et disciplinaire à l’affairisme disciplinaire stalinien ? Serions-nous donc encore et toujours, à la fois, surveillés et punis ? Des masses ? Des potentialités électives ? Des gens à qui l’on dit qu’il faut se soulever de cette manière et pas de celle-ci ? Des incarcérés et des disparus ? Des exclus laminés, pilonnés par les conférences et les colloques tenus par des représentant.es de l’intellection et de l’idéologie universitaires qui nous expliquent que la lutte a été, est et sera ainsi, qu’il faut lui donner tel sens ! Sens sculpté, bien-sûr, avec les ciseaux d’intérêts directs, de stratégies de ruptures qui sont elles-mêmes des stratégies de détournement : « […] que par conséquent les notions d’institution de répression, de rejet, d’exclusion, de marginalisation, ne sont pas adéquate pour décrire, au centre même de la ville carcérale, la formation des douceurs insidieuses, des méchancetés peu avouables, des petites ruses, des procédés calculés, des techniques, des «sciences» en fin de compte qui permettent de fabriquer l’individu disciplinaire. Dans cette humanité centrale et centralisée, effet et instruments de relation de pouvoirs complexes, corps et forces assujettis par des dispositifs d’ «incarcération» multiples, objets pour des discours qui sont eux-mêmes des éléments de cette stratégie, il faut entendre le grondement de la bataille …». [7]

3ème Cercle – Alger n’est pas Napoli

Dans Sur le Concept d’Histoire, Walter Benjamin décrit l’histoire comme étant un butin arraché incessamment au continuum du temps. Il signifie par faire de l’histoire : sauver l’héritage des luttes. 

Le Feu

Prenons un axe temporel, posons 1945 comme date symbolique et pointons la flèche du temps jusqu’à aujourd’hui : il ne s’est pas passé une semaine sans qu’il y ait, en Algérie, une manifestation, une route bloquée, une fermeture de mairie par des villageois, une jacquerie au fin fond des Aurès ou dans le Mzab, une fermeture d’usine par les ouvriers de Dellys, une grève des fonctionnaires des transports, une crise à El Hedjar, une rixe sanglante entre les représentants de l’Etat et les populations. — Nous avons, par ailleurs, filmé des barricades, en 2010/2011 sur l’axe autoroutier Tizi-Ouzou-Alger, organisées à la fois par les citoyens et par la police communale, ponctuellement, pendant trois mois de suite. Ajoutez à ceci les milliers de suicides, d’emprisonnements, d’enrégimentements forcés, de contrôles abusifs, baignant dans une atmosphère nationale de corruption, de passes-droit, d’injustice et de démagogie. l’Algérie est une tempête sous le crâne d’un sourd ! Le feu ! Le feu et les sarments sont, depuis que ce pays est advenu, disposés si proches l’un de l’autre que l’attraction leur fait perler de la sueur ; que les premières étincelles ne tiennent qu’au simple fait de désirer l’embrasement ! 

Le réel est tragique : l’Algérie est héritière et fait des héritiers. Elle a hérité, à quelques rares exceptions, de l’une des pires classes politiques et intellectuelles que l’histoire a vu naître. Elle a hérité de la bureaucratie francosoviétique : le stalinisme par ruse stratégique, et le conformisme politique comme butin de guerre. Et aujourd’hui qu’on croit la voir convoler dans une improbable kyrielle historique, où chaque lutte serait reprise par la suivante, nous sommes interrogés par cette question d’héritage : héritage de luttes ou psittacisme de systèmes successifs ? 

Les Courbes

Dans les années 1990, les supporters de l’USMA avaient souvent, dans leurs chants, un clin d’œil pour le football italien : « Djibnaha men Soustara ! Men San Siro khedna virage : aller-retour ki l3ada ! ». Souvenons-nous des maillots de la Fiorentina et de Naples que les supporters de la JSK, du MCA ou de l’USMA arboraient lors des matchs de championnat. Il était fréquent de voir des centaines de personnes coiffées plus comme Roberto Baggio ou Diego Maradona que comme, aujourd’hui, Neymar ou Ronaldo. 

Il existe, dans le football, une beauté des courbes, des trajectoires et du mouvement. Nous n’irons pas pas jusqu’à dire que nous sommes là dans un Hirak footbalistique. — Nous imaginons mal Iniesta faisant des passes décisives à Dziri Bilel sous les : « Saliha w ya mma w ma djatchi lyoum … » — Il existe aussi comme un instinct de classe chez les supporters : tendresse envers la Fiorentina de Baggio et le Naples de Maradonna. Les supporters de foot sont, à grande majorité, issus de classes populaires et, comme le twerk, le foot est considéré comme un mode d’ascension économique par les théoricien.nes de l’empuissantisme (pensée aux racines étasuniennes). Le seul souci qui se manifeste avec cette pratique est que les tifosi, en plus de participer à la beauté d’un geste (l’art du ballon rond et des courbes), prennent part à un spectacle politique massif et très fameux : celui de l’exaltation événementielle de la mise à mort qui est resté le même depuis le Colisée jusqu’à Old Ttrafford. … («Yetnahhaw ga3» sauf, évidemment, l’instinct de mise à mort).

Le Milieu

A la fin d’un texte datant du 22 février 1974  (Les gens cultivés et la culture populaire), Pier Paolo Pasolini écrit : «  […] Argot, tatouages, loi du silence, mimique, structure du milieu et tout le rapport avec le pouvoir sont restés inaltérés. Même l’époque révolutionnaire de la consommation qui, elle, a radicalement changé les rapports entre culture centraliste du pouvoir et cultures populaires – n’a fait qu’isoler encore un peu plus l’univers populaire napolitain » [8]. Nous y sommes ! Les enjeux sont exactement les mêmes et vous n’aurez qu’à remplacer napolitain par n’importe quelle région périphérique d’Algérie. Un condensé d’analyse sociologique et politique applicable au bain-marie hirakien. 

Il y a, en Algérie, un évident centralisme, et plus vicieux qu’il n’en a l’air : c’est le centralisme structurel de l’opposition. Le même que décrit Foucault dans Surveiller et Punir, le même que décrit Pasolini dans Manichéisme et Orthodoxie dans «La révolution pour demain». En ce sens que l’opposition — aujourd’hui en intégralité réinjectée dans le Hirak pour un unique objectif : normalisation sinon récupération — est directement héritière des codes, des modes opératoires, des politiques et des comportements de l’Etat algérien. Se construire en réaction à un système de contrôle étatique a fini de former des « éternels paternés » et terminé d’incuber en eux le virus que les situationnistes désignaient par le terme « étatisés ». C’est-à-dire que quand on désire vraiment la radicalité (au sens étymologique de racine) ; quand on appelle à un changement profond, il est à notre sens nécessaire d’être attentifs à ne pas devenir consommateurs de l’esthétique révolutionnaire, qui a fait à ce que Che Guevara se transforme en motif de décoration des sac-à-dos de lycéens, ou orne les murs de cadres supérieurs chez la multinationale Total. 

4ème Cercle – La rage 

Dans un texte précédent, et en réponse à des  tribunes de quelques passifs du Hirak à Alger, nous avions tenté de montrer que l’enjeu, pour reprendre un titre de Rancière, était le dialogue avec tout un chacun, de quels que milieux et appartenances qu’il soit, mais également le partage du sensible. Nous avions également esquissé que les méthodes de contrôle et de gouvernementalité (ainsi que toute la classe hypercapitaliste et états-majors symbolisant ces méthodes) n’engendraient pas le pouvoir et l’hypercapital mais plutôt ceux-ci, de manière impersonnelle, qui engendraient les systèmes gouvernementaux. (Ce sont des méthodes et des modes de fonctionnement technicisés inventés par le capitalisme en cheminant vite dans l’Histoire). Nous avions cité l’exemple de riches hommes d’affaires tels que Mehri, Khalifa et Rebrab …, mais nous pourrions également citer les noms de tous les militaires et politiques algériens (Tewfik, Bouteflika, Nezzar, Belkhir, Hanoun, Madani, Belhadj, Chadli, Zeroual… etc.) qui, créations pures de la gouvernementalité, ont été également débarqués du jour au lendemain. Ceci est, comme l’expliquent les textes marxiens, dû au fait que quand le système marchand de publicité révolutionnaire se met en branle, la classe bourgeoise est entièrement digérée  par la classe capitaliste, et c’est à ce moment qu’il est opportun d’opérer une subtile distinction (subtile et salutaire) entre le fascisme débarqué et le fascisme débarquant. 

« Nombreux sont ceux qui se lamentent (en ces temps d’austerity) devant les incommodités dues à un manque de vie sociale et culturelle organisée (en dehors du centre « pourri ») dans les banlieues « saines » (dortoirs sans verdure, sans services, sans autonomie, sans aucun véritable rapport humain). Lamentations rhétoriques ! En effet, si ce dont on déplore le manque dans les banlieues existait, ce serait le centre qui l’organiserait ; ce même centre qui en peu d’années, a détruit toutes les cultures périphériques qui – oui, jusqu’à il y a quelques années – assuraient une vie à soi et, au fond,  libre même dans les banlieues les plus pauvres ou carrément misérables

 Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a pu s’exercer?A travers deux révolutions qui ont pris place dans l’histoire bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. Les routes, la motorisation, etc., ont désormais uni les banlieues au centre en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution des mass medias a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et — comme je le disais — elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle qui se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend parallèlement de surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont admissibles. C’est un hédonisme néolaïque, aveuglement oublieux de toute valeur humaniste et aveuglement étranger aux sciences humaines ». [9]

 Le seul bémol à signaler, si l’on veut utiliser ceci comme calque à la situation algérienne, est qu’à la différence de la société italienne des années 70, l’Algérie a été d’abord « marshalisée » par héritage colonial. C’est-à-dire que le fascisme partant n’est pas dissociable du fascisme actuel et du fascisme à venir, à ceci près qu’il y a effectivement une accélération subite de l’histoire quand on passe de la politique de la Sonipec et du Districh à l’idéologie de la technique numérique : aujourd’hui, une personne avec un smartphone est à la fois journaliste, philosophe, expert en dératisation ou bordiguiste en l’espace d’une ouverture de page Wikipédia. Ce syncrétisme, au lieu de permettre (comme il en a la prétention) l’ouverture d’une génération vers l’extérieur, condamne à vivre par le prisme d’une notice omniprésente et toute-puissante : le savoir et l’expérience éphémères d’internet : « l’Espace-temps n’est plus ce qu’il était. Il est pollué par les nouvelles technologies. On a besoin de tenir compte de cette pollution qui n’est pas la pollution des substances mais des distances. Tout est immédiatement là, tout est déjà là, tout est médiatisé – on pourrait parler de pollution grise – A coté de la pollution de l’air, de l’eau, il y a une pollution de la relation par la médiation […] Notre propre incarcération dans le monde, dans un monde réduit à l’interactivité, à l’immédiateté ! » [10].

On a vu, à ce propos, pendant les événements de 2011, à Tunis, au Caire, à Bab El Oued, …etc., le déferlement d’images filmées et photographiées. On disait – et on le dit toujours – qu’internet (qui est non seulement un média de masse, mais un média accéléré des masses) favorisait les soulèvements, qu’il permettait de passer l’information par d’autres canaux que les étiers médiatiques officiels. A priori et si l’on veut s’arrêter à la superficialité de cette assertion, on pourrait aisément l’accepter et en ingérer le contenu. Sauf que ce n’est pas le cas : internet est, particulièrement dans ce cas-ci, un immense filet d’enfermement, de centralisation et de création d’individus coupés les uns des autres, donnant l’impression par les données cumulées d’avoir accès à tout, en même temps, mais fait à ce que l’on n’ait accès à rien qui relève de la vie directe : l’immédiat sans intermédiaire. Il s’agit là, à rebrousse-poil d’une manœuvre libératoire, d’une entreprise de création d’hyperindividus. Hyperindividus coupés, accélérés jusque dans leurs sensations et leurs conceptions de la réalité : je ne ressens ni le goût, ni l’odeur, ni la substance des choses mais j’en ai la représentation technique (via les transmetteurs médiatiques) ! La vitesse réduit le sentiment à sa propre représentation, la vérité à une conception du fait, le réel à son double : l’hyperaccélération du politique le vide de sa substance et le transforme en événement où tout se vaut.

Revolution will not be televised, disait encore Gill Scott Heron, en 1970, dans l’immense album  Small Talk at the 125th  and Lenox : « You will not be able to stay home, brother. You will not be able to plug in, turn on and drop out. You will not be able to lose yourself on skag and skip. Skip out for beer during commercials. Because the revolution will not be televised », car le souci qu’apparemment n’ont pas intériorisé les fins spécialistes de la sociologie et de l’anthropologie universitaires est comme le disait J-M Straub à Paul Virilio : « La technique fabrique à long terme une civilisation d’handicapés et de culs-de-jattes », puis, de reprendre plus loin : « Je ne suis pas d’accord avec Duras qui dit : « Que le monde aille à sa perte! ». Je dis : Que ce monde-ci [celui de la technique, de l’accélération, du bigdata, de l’abattage de masse, de la publicité et des hyperidéologies] aille à sa perte ! Et le plus vite possible ! » [11].

5ème Cercle – Sociologie de la marche

Ce qu’il faut également constater, et qui était le cas durant toutes les manifestations précédentes en Algérie, est qu’une réelle volonté populaire est dans la rue. La foule – les foules ! – n’est aucunement homogène quant à sa sociologie. On y rencontre le vendeur de loubia de rue Tanger, le conducteur d’engins de Tazmalt, l’infirmière de garde de l’Hôpital Mustapha comme le chef d’une start-up de télécommunications installée à Sidi Yahia. On y a même vu le cénacle des artistes, intellectuels, culturels, réalisateurs, chercheurs (le milieu des affaires en un mot) qui étaient, rien que trois mois auparavant, reçus avec honneurs au ministère de la culture ou dans les arrière-salles d’une quelconque officine étatique (même milieu qui, parallèlement, est aussi soutenu par les réseaux de gauche occidentaux , et pas n’importe quelle gauche, pas celle du matérialisme dialectique et des luttes prolérariennes, mais celle des réseaux socio-paternalistes qui, pour se légitimer et avoir bonne conscience historique, a besoin de présenter les composantes de ce milieu des affaires comme des opposants culturels à l’Etat algérien, alors qu’ils et elles le structurent et en font idéologiquement et techniquement partie). On y voit des responsables politiques manifester contre leur propre politique, des gradés de l’armée manifester contre les décisions qu’ils ont eux-mêmes prises. — Il y eut cette fameuse situation ou un juge avait défilé avec une personne qu’il avait lui-même emprisonnée pour « hirakisme » …

Certainement conscients qu’un mouvement de foule est plus fait pour être ensemble que pour réfléchir, les supporters de football, les fonctionnaires, une minorité paysanne (du moins ce qu’il en reste), tous et toutes, armés de téléphones portables dont les circuits proviennent de la Silicone Valley, défilent dans la rue et disent d’un commun élan et malgré les centaines de barrages et la répression : « Qu’ils s’en aillent tous ! » ou « Qu’on les enlève tous ! ». Remarquons ici le terme « tous » («ga3») qui, entendons-nous dessus, renvoie à l’ensemble des dirigeants et personnalités algériens qui ont, de près ou de loin, sévi à travers leurs positions de pouvoir depuis 1962 à ce jour. Et cela fait un nombre incalculable de personnes : Doit-on — car nous voudrions en assumer la radicalité — enlever, à titre d’exemple, le fils d’un ancien directeur de radio (aujourd’hui reconverti dans le Hirak) qui a conclu un marché juteux avec le ministère de la culture et de la communication ? Doit-on enlever le directeur de publications d’un journal d’opposition (aujourd’hui reconverti dans le Hirak) qui dînait régulièrement avec le général T ? Doit-on enlever les réseaux de trafic de boissons alcoolisées du général A en Kabylie ? Doit-on exiger des gens qui ont fait carrière dans l’art, sous Toumi entre autres, en tant que fonctionnaires de l’Etat et aux frais de l’argent des algériens qu’ils remboursent la TVA ? Doit-on envahir Guenzet ou Tlemcen pour avoir fourni la majorité des gradés ayant formé l’état profond algérien ? Doit-on fusiller les centaines d’artistes qui étaient privilégiés, financés et chouchoutés par les différents ministères successifs, subventionnés et dopés au loup de mer à la fois par les institutions algériennes et les bonnes consciences occidentales, et qui maintenant défilent dans la rue, tous reconvertis dans le Hirakisme de luxe, changeant d’âme pour mieux trahir ? Doit-on appliquer les méthodes du Politburo afin d’araser l’Algérie et redémarrer ? Il apparaît que cela constitue une entreprise vengeresse qui est tout sauf sérieuse. Entreprise que d’ailleurs a entamé le système en actionnant un levier martial durant cette période dite de transition (période qui, en réalité, est une « période de pourrissement » qui va laisser place à un redémarrage des mécanismes de contrôle accoucheurs de dictature douce, avec la complicité consciente des monstres de la technique et des hallucinés de l’arrière-monde politicien).

Toujours dans Scritti Corsari, Pasolini reprend : « D’habitude, on croit, même chez les personnes intelligentes, que la culture d’une nation est la culture des scientifiques, des hommes politiques, des professeurs, des fins lettrés, des cinéastes, etc. Et donc qu’elle est la culture de l’intelligentsia. En fait, ce n’est pas du tout ça. Ce n’est pas non plus la culture de la classe dominante, qui, justement, à travers la lutte des classes, cherche à l’imposer au moins formellement. Ce n’est pas plus la culture de la classe dominée, c’est-à-dire la culture populaire des ouvriers et des paysans. La culture d’une nation est l’ensemble de toutes ces cultures de classes : c’est la moyenne de toutes. Elle serait complètement abstraite si elle n’était pas directement reconnaissable ou pour le dire mieux, visible dans le vécu et dans l’existence, et si elle n’avait pas, en conséquence, une dimension pratique. Pendant longtemps, en Italie, ces cultures ont pu être distinguées, même si elles ont été unies par l’Histoire. Aujourd’hui, distinction sociale et unification historique ont laissé la place à une homologation entre toutes les classes ». 

La culture et l’identité d’un pays n’existent pas en-soi mais se contractent quand les différentes strates de ce même pays se meuvent. Et c’est peut-être sur cela qu’il faudra construire un mouvement qui n’est pas seulement pour « le mouvement », mais immunisé contre la tautologie, la consommation, la récupération, le pervertissement intellectuel et le rabattage universitaire vers les collets du Capital. 

6ème cercle – Que le soleil se lèvera demain est une hypothèse

Voici quelques années, il y eut un moment pendant lequel il semblait chaque jour que la Révolution aurait lieu le lendemain. Avec les jeunes qui – à partir de 1968 – croyaient à une révolution imminente qui aurait renversé et détruit dans ses fondements le Système ( comme on disait alors à tout bout de champ, qui l’aurait fait rougir), on trouvait également des intellectuels pas si jeunes que ça, ou carrément à cheveux blancs. Cette certitude de « la Révolution pour demain » ne trouve pas en eux les mêmes justifications que chez les jeunes ; ils se sont rendus compte de manquement au premier devoir d’un intellectuel : se livrer avant toute chose, et sans complaisance d’aucun genre, à un examen critique des faits. Et si, pour dire vrai, l’on a fait pendant ces journées des orgies de diagnostics, ce qui leur manquait était la réelle volonté de critique.

 Il n’y a pas de raisonnement valable sans bon sens ni références à des faits concrets. Sinon le raisonnement devient fanatisme. Et, en effet, sur les cartes autour desquelles se pressaient les stratèges de la guérilla d’aujourd’hui et de la révolution du lendemain, l’idée du « devoir » de l’intervention politique des intellectuels n’était pas fondée sur la nécessité et la raison, mais bien sur la vengeance et le parti pris ». [12]

Ce qui caractérise une classe est effectivement  le déni de se reconnaître en tant que telle. Il ne s’agit pas, pour entrevoir un changement, de se coopter les uns les autres afin de constituer une énième caste intellectuelle qui, finalement, ne prend de risques que dans le champ offert par la vacuité ambiante. Ni la vengeance ni l’appétence ne sont des qualités pouvant véhiculer le dialogue. Nietzsche avait montré que la principale caractéristique qui fait déchoir l’homme était la vengeance. Cela fait de l’homme un être petit, vautré dans le confort du ressentiment, à l’agachon de reproduire les sévices qui lui ont été plus ou moins infligés, satisfaire un sombre et profond instinct. Ceci trouble sa vision, sa compréhension en troublant son langage : en lui conférant les mêmes motivations que son tortionnaire. Et, à la différence de la moyenne, c’est à cela que se reconnaît la classe bourgeoise algérienne : l’intellection vengeresse et ignorante d’elle-même au service de la consommation fasciste.

En d’autres termes, les peuples ont un désir profond qu’ils véhiculent seulement en étant ensemble : la liberté. Les opposants du moment, les révolutionnaires du lendemain ont en un autre : la satisfaction directe d’instincts archéologiques. Et c’est cela qu’a montré Pasolini dans  Salò, et c’est cela qu’il appelle à la fois (bien que distinctement dans le texte) le fascisme archéologique et le fascisme réel : deux facettes de la même pièce de banque qui, en Algérie, se tiennent la main vers un commun absolu. 

7ème Cercle – Les deux orthodoxies

L’état d’urgence implique les masses. Surtout et avant tout les masses. 

  Je résumerai ces raisons en deux points : premièrement, une lutte, « immédiate », contre les vieux assassins fascistes qui cherchent la tension, non plus en lançant leurs bombes, mais en mettant à profit des désordres en partie justifiés par un mécontentement extrême ; deuxièmement, la remise en question du « compromis historique », à présent qu’il n’apparaît plus comme une intervention sur une situation inéluctable, le « développement », identifiés avec tout notre futur, mais bien comme une aide aux hommes de pouvoir pour qu’ils maintiennent l’ordre. Je ne dirai pas de façon simpliste que le « réalisme » du compromis historique est définitivement dépassé, mais il est certain qu’il doit, au moins, être défini en dehors de son caractère de « manœuvre politique ». Cela donne donc une forme de lutte désespérément en retard et une lutte très avancée. Mais c’est dans ces conditions ambiguës, contradictoires, frustrantes, peu glorieuses et odieuses que l’homme de culture doit s’attacher à la lutte politique, en oubliant ses colères manichéennes contre tout le Mal, colère qui oppose l’orthodoxie à l’orthodoxie ». [13]

Ce que l’on a vu dans le milieu centraliste qu’est celui de la culture, en Algérie, c’est cela : la colère manichéenne et confortable de l’homme et de la femme indignés. Et nul ne ment autant que l’indigné : « […] l’amateur de la connaissance doit écouter attentivement et avec soin ; ses oreilles doivent être partout où l’on parle sans indignation, car l’homme indigné, celui qui se lacère la chair de ses propres dents (ou, à défaut de lui-même, Dieu, l’univers, la société), celui-là peut être placé plus haut, au point de vue moral, que le satyre riant et content de lui-même ; sous tous les autres rapports il sera le cas plus ordinaire, plus quelconque et moins instructif. D’ailleurs, personne ne ment autant que l’homme indigné ». [14]

Non seulement il n’y a pas plus mensonger que l’indignation mais il n’y a pas non plus indigne qu’un conglomérat d’individus, eu égard à leurs intérêts, qui décident de transformer un peuple en 43 millions d’indignés. On ne s’indigne pas ! On s’organise ! Les coups se rendent ! S’évitent ! Se préparent ! 

De tout temps, la politique (politicienne), l’électoralisme, la fête démocratique, le spectacle en somme, n’a fait qu’opposer, dans une arène, des indignés de tous les coins du monde, en les rabattant de leurs périphéries vers le centre et ses mâchicoulis par la séduction et la simulation, la désignation et la dissimulation : en leurs désignant des ennemis indirects et leurs dissimulant des intérêts directs.

L’enjeu est de s’extraire de cette ligne droite que l’on nous montre : nous ne devrions, au nom du bon sens et de l’Histoire, regarder ni la lune ni le doigt qui nous la montre. 

8èmeCercle – La saison des bombes laisse place à des espèces d’espaces 

Ce qui s’est passé durant les années 90, ce qui nous a indifférencié, ce qui nous a plongé dans un miroir aux alouettes où la « mêmeté » se lit dans chaque visage est exactement ce qui est en train de se répéter, sous une forme plus vicieuse.

Malgré tout, la saison des bombes laisse place à des espèces d’espaces qu’il est urgent non pas de récupérer — un espace ne se récupère pas : il est fait pour être ouvert — mais d’y inaugurer d’autres ouvertures et d’autres chemins qui ne sont pas forcément ceux qu’ont emprunté les différentes formes de fascismes successifs. L’indifférence ! Se dire : Je suis indifférent à l’indifférenciation ! Être indifférent à la guerre comme forme d’existence est un moyen, à notre sens, judicieux pour développer une forme de vie. Cela ne veut pas dire être indifférent à se qui se passe, cela veut dire être indifférent à la passivité. Nous sommes tous transformés en passivités par l’esthétique de la guerre. Nous sommes attirés vers elle comme si elle était inéluctable. La guerre est une forme de vie comme une autre, et il y a une infinité de formes de vie.

Durant des bombardements, regardant des souris qui étaient là, comme dans le désintérêt et l’indifférence à la fournaise mondiale, Deligny écrivit : « […] plus proche de ces souris comme de n’importe qui, parce qu’elles vivent, si étrangères à l’événement [guerre] qu’elles ne peuvent pas être touchées. Alors que moi, dans le fin fond de moi-même, je suis tout aussi innocent, tout aussi étranger, aussi peu homme que possible, ma vie est la vie même de ces six petites bêtes mais j’ai un uniforme, mais je suis là au bord de ce fleuve dont je me fous tout autant que du reste. Tout-à-fait aussi indifférent à la géographie qu’à l’histoire. Hors du temps et de l’espace. Idiot ». [15]

Tout aussi indifférent à la géographie qu’à l’Histoire… Cela reviendrait à se dire, entre autres choses : Je refuse d’être une particule de l’événement ! Je refuse de me sentir pétri de la même pâte que des agencements de machines économiques, guerrières, consommatrices, accélératrices. Je dis à tel moment : Non ! Donc, je développe et fais apparaître à moi-même un désir. Je surgis donc au monde en y domiciliant une volonté précise, pleine, complète : je suis ceci à ce moment de l’Histoire et en dehors de ce que l’Histoire voudrait faire de moi. 

Je m’extrais de la condition d’ilote, de la gouvernance, du contrôle, du fascisme structurel et de l’étatisme, premièrement et avant tout, par la disjonction, le « Non » indifférent et, dans un certain sens, par une insularité que je me crée. Ainsi, je ne me sens aucunement obligé d’un quelconque engagement de circonstance qui surplomberait les formes de vie que je fais miennes : ceci, et seulement ceci, à l’échelle d’un pays (comme l’Algérie), peut s’appeler, pourra s’appeler, s’appelle déjà : être de ce pays. Et il n’est pas important que ce pays soit uni derrière une artillerie de totems délimitant ce que je dois prendre ou ne pas prendre de lui. Un hymne, un drapeau, une constituante juridique, une myriade de politiques ne font pas de chez moi mon chez moi. Mais encore ce que je fais mien (ce que je choisis, comme on choisirait un cadre de film), ce qui me transforme ou transforme une partie de moi en écho à ce qui s’y produit n’en fait pas non plus mon chez moi. Ce que je considère comme chez moi est à la fois arbitraire et commun à tout ce qui de ce chez soi accomplit mon désir, mon non !, ma volonté d’indifférence. Ce chez moi est à la fois insulaire et continental ! Ce chez moi est un entre tous. Il est ici s’il veut être ici et il est exilé dans un ailleurs inconnu s’il veut l’être. Mon chez moi n’est pas dans l’enfermement ni dans le grand air, ni dans la piqûre ni dans la semaille : il est dans tous les ailleurs du monde que je fais miens, c’est un corps disséminé.

Dans cette mesure, la chose la plus importante que l’on retiendra de ce qui se passe est non pas ce qui se passe mais comment l’espace restera changé et altéré par ce qui se passe. 

9ème cercle – Mordus par un vampire ! Contre l’industrie de la soumission

William Bouguereau. Dante et Virgile. 1850. Huile sur toile. H. 281 ; L. 225 cm

« Mais ceux qui les diront [ les noms des responsables et des commanditaires des massacres perpétrés] auront partagé le pouvoir avec les coupables, ce seront de petits responsables contre de grands responsables. […] Cela constituerait en définitive le vrai coup d’Etat » . [16]

L’Accession, la participation aux méthodes d’exercice de pouvoir via des colonnes de journaux, de médias, par des objets culturels, être tortionnaire, militariste ou antimilitariste, se tenir informé, pour  ou contre, ignoré ou ignorant…etc., savoir profondément comment on brise des vies n’est pas le prérequis adéquat pour pouvoir en donner. Il ne s’agit pas de déconstruire un système, consigner ce qui a été fait, ni même de bien comprendre les méthodes de gouvernance auxquelles nous sommes totalement soumis, desquelles nous sommes construits ; il s’agit plutôt de jeter par dessus bord tout ce qui encombre : il est peut-être nécessaire de tuer l’Etat en nous avant d’en enfanter un autre ou pire ; une copie rayée qui, noyée dans la technicité, l’information et les ritournelles de la consommation démocratiques, actualisera en plus performante l’industrie de la soumission. Une soumission debout …

« Combien d’ouvriers, combien d’intellectuels, combien d’étutiants ont été mordus, la nuit par un vampire, et sans le savoir, sont eux aussi en train de se changer en vampires ! […] Depuis ma solitude de citoyen, je chercherai donc à analyser cette bourgeoisie comme un mal partout où elle se trouve : autrement dit, presque partout désormais (c’est une manière un peu «vive» pour dire que le « système » bourgeois est à même d’absorber toute contradiction : et d’ailleurs, il crée lui même des contradictions, comme le dit Lukacs, afin de survivre, en se dépassant). Le terrorisme moraliste et idéologique est justement un sûr symptôme de la présence du mal bourgeois: même sous ses formes les plus naïves (par exmpl. chez les étudiants) ». [17]

Il y aura certainement à redire et d’autres s’occuperont de construire des cathédrales de réquisitoires où ils et elles nous dessineront des demi injonctions pour penser ce qu’il faut, nous citant les mille et une façons de nous faire mordre dans la nuit.

Avant que cela n’advienne, comme le scandait Pasolini en lisant le Canto 81 d’Ezra Pound, il serait judicieux sinon nécessaire de déchirer la vanité de soi

Strappa da te la vanità ! Ti dico Strappala !

Tahar Kessi


Notes et références

[1] in. Les miscélannées de Mr Schott, Ben Schott, p.1. Ed Alia.

[2] in. Hannah Arendt, La crise de la culture, p128. Folio Essais.

[3] Il y a un désaccord quant à l’origine de l’oeuvre de zadjal El Harraz écrite au XVIIème siècle et popularisée par Cheikh Toulali en melhoun, El Guerouabi ou Amar Ezzahi dans le style du chaabi algérien: les uns attribuent le texte à Ali Al Baghdadi (Emile Bermenghem / Mohamed El Fasi), les autres à El Hadj Ben Qoreïchi (Rachid Ous).

[4] in. Rhizome (introduction), Gilles Deleuze & Félix Guattari, p. 20. Les auteurs se réfèrent à un passage dans Aspects sociaux du changement dans une grammaire générative de Françoise Robert.

[5] in. Strindberg et Van Gogh: Swedenborg-Hölderlin. Étude psychiatrique comparative, Karl Jaspers. Ed de Minuit.

[6] Thomas Bernhard, Le Froid (1981), in Thomas Bernhard, récits 1971-1982, p.311, Ed Gallimard, coll. «Quarto», Paris, 2007.

[7] in. Surveiller et punir, 1975, Michel Foucault, p. 360, Ed galimard.

[8] in. Écrits Corsaires (1975), Pier Paolo Pasolini, « Les gens cultivés et la culture populaire« , p. 246, Ed Flammarion, 2018.

[9] ibid, Aculturation et aculturation, 9 décembre 1973, pp. 62, 63.

[10] Paul Virilio dans Le Cercle de Minuit. Emission du 09 mars 1993.

[11] J-Marie Straub, Danielle Huillet, Paul Virilio, Enki Bilal, Philippe Quéau dans Le Cercle de Minuit. Emission du 08 février 1997

[12] in. Ecrits Corsaires (1975), Pier Paolo Pasolini, Les intellectuels en 68 : Manichéisme et orthodoxie de la « Révolution pour demain », p. 66.

[13] ibid, pp. 68, 69.

[14] Friedrich Nietszche, Par Delà le bien et le Mal, p. 57.

[15] Fernand Deligny, Journal d’un éducateur in. Fernand Deligny. Oeuvres, p. 92, Ed L’Arachnéen, 2017.

[16] in. Ecrits Corsaires (1975), Pier Paolo Pasolin, Le nom des Massacres (14 Novembre 1974), p. 152, Ed Flammarion, 2018. Originalement parru au Corriere dela Serra sous le titre traduit: « Qu’est-ce que ce golpe ? ».

[17] in. Le Chaos, Pier Paolo Pasolini, « Où est l’intellectuel, comment existe-t-il et pourquoi? », p. 19, numéro 32, Aout 1968, Ed. R&N, 2018.


Concernant l’auteur

Tahar Kessi est né en Algérie (Kabylie) en 1986. Il fait des films et écrit.

Après des études en physique et mathématiques en Algérie ainsi que quelques formations au cinéma documentaire, notamment à la Fémis, il se consacre de manière autodidacte à différentes formes de créations : à la pensée critique, à des travaux sur la Technique, au processus créatif et à son champ politique. Puis, à la fabrication d’images : au cinématographe comme expérience du regard. Il a tourné plusieurs essais filmiques et développe, depuis 2009,  un long métrage documentaire-fiction, La Vache et le Pénalty,  film-fleuve sous forme de polar  tourné depuis les zones sibériennes jusqu’aux frontières du désert algérien, traversant, nuance par nuance, différents territoires et de nombreuses « méditerranées » ( film en cours de finition). Il a notamment bénéficié d’une expérience significative en étant proche, pendant quelques années, de l’univers de la clinique de la Borde mais encore des travaux de Fernand Deligny.  Il a par ailleurs signé  les bandes originales, la direction photographique, le montage ou le son de plusieurs films ainsi que des écrits et des contributions dans différentes revues, expositions et manifestations autour du cinéma, de l’expression artistique, de l’acte de création.

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