L’Administration de la Peur

entretien avec Paul Virilio

Paul Virilio est urbaniste, philosophe et essayiste. Il est le créateur de l’une des pensées les plus influentes de ces cinquante dernières années. Ses travaux urbanistiques, architecturaux, sa pensée philosophique et critique ont inspiré et accompagné ceux d’Eric Rohmer, Gilles Deleuze, Ivan Illitch ou Jean Baudrillard. Faisant se rencontrer des savoirs précis avec une amplitude vertigineuse (de l’architecture à la philosophie, du cinéma, la photographie, à la pensée politique, à l’économie ou à l’urbanisme) ; son travail critique sur la technique et la vitesse, sur les médias et l’enfermement dans le monde, sur la mondialisation des affects (communauté d’émotions qui a remplacé la communauté d’intérêt) ne nous livrent que maintenant leur ampleur, leur importance et le déploiement de leurs champs de consistance.

Paul Virilio est mort le 10 septembre 2018, quelques mois avant que nous ne puissions nous entretenir avec lui, comme nous en avions convenu.

Nous avions pourtant commencé à préparer cette entrevue comme une partie d’échecs … Nous nous préparions à jouer avec le Bobby Fischer des conceptions spatiales. Et pour cela, nous avions ourdi toute une stratégie de l’échec ; basée sur un répertoire très fourni en ouvertures : nous allions commencer par parler de quelques travaux architecturaux : de La Mosquée Bleue aux mouvements De Stijl et CoBrA, passant par les lotissements de la Weissenhof, de ses travaux avec Claude Parent sur la plasticité du béton en perspective de ceux du Corbusier, de ses admirables écrits sur l’architecture oblique (une architecture qui restitue à l’homme sa place dans l’histoire urbaine …), de sa vive critique de la société de l’immédiat, de l’information, et puis, lui proposer de commenter une série de plans de constructions, en Algérie, élaborées durant les années 1950. Nous lui avions en amont, de manière certainement importune et maladroite, soumis ces questions que l’on avait plantées comme les pilotis de notre conversation à venir : « Si vous vous étiez, par le hasard des choses, retrouvé en Algérie, durant une insurrection (admettons que cela soit dans un espace comme Alger), et que vous deviez y fuir des poursuivants, par exemple la Police, où vous dirigeriez-vous ? Comment le feriez-vous ? Et le feriez-vous de la même manière que dans une autre ville (admettons que cela soit dans les favelas de Sao Paulo ou dans la citadelle de Kowloon) ? Comment expliqueriez vous que, durant la guerre d’Algérie, les activistes du FLN se soient naturellement caché.es, à la fois, dans les espaces labyrinthiques de la Casbah et les forêts de Kabylie ? …etc. ». Nous devions nous voir et en discuter : fuir en ville, consiste-t-il à s’orienter vers les hauteurs, comme à Alger, ou viser des zones blanches à l’intérieur même de l’espace urbain ? Ou bien, au contraire, descendre vers d’autres lieux qui sont plus des zones de contrôle pour s’y cacher, comme on dit, en plein jour ? Y a-t-il une architecture qui permettrait la fuite ? Si l’on prend l’exemple de l’Aérohabitat, à Alger, qui relie des verticalités de la ville sous plusieurs latitudes ; peut-on, par l’art architectural, déjouer des méthodes de contrôle et de pouvoir en ville ? Y a-t-il une architecture de contrôle et d’enclavement propre à la méditerranée ? L’urbanisme en est-il le langage ou pourrions-nous plutôt l’envisager dans des applications de sabotage de l’enclavement ? Comment produisons-nous notre propre enfermement, entre-autres, via les conceptions et les applications architecturales ? Comment et dans quelle mesure nous transformons-nous, par ce que nous construisons, en individus carcéraux ? L’Ethique, en architecture, serait-elle comme le disait Wittgenstein : donner le front contre les bornes du langage (langage architectural en l’occurrence) ? Comment, par un outil pareil, déjouer notre propre fascisme ?

Tant de questions qui vont bien devoir se contenter de demeurer posées. C’est tout ! Tant mieux !

Nous publions, ici, un extrait d’un long entretien avec Paul Virilio élaboré par Bertrand Richard [1] qui avait déjà commencé à nous apporter, par son intitulé et au delà de réponses, des possibilités à profusion : l’Administration de la Peur.

N. Petrova et Tahar Kessi

«

« La terreur est l’accomplissement de la loi du mouvement »

Hannah Arendt

»


Notes et références

[1] L’Administration de la Peur. Les Editions Textuel. 2010.

Crédits images

-Première image (en-tête) : Paul Virilio dans «Penser la vitesse», un film de Stéphane Paoli (documentaire 90 min, 2008 / La Générale de Production / ARTE France.

-Galerie d’image : Série de plan extraite du documentaire «Entretiens sur le béton», d’Eric Rohmer (1969, 29 minutes, Production / Diffusion : Institut français de l’Éducation [IPN – Institut pédagogique national], organismes détenteurs ou dépositaires : CNDP (Centre National de Documentation Pédagogique), BnF – Bibliothèque Nationale de France

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