L’HOMME QUI TUA LEOPOLDO MARÍA PANERO

| esquisse zoographique |
Leopoldo María Panero

par Rafael Garido

,

Nous sommes particulièrement heureux de publier, ici, ce travail de traduction, élaboré par Rafael Garido, de textes du poète, traducteur et essayiste Leopoldo Maria Panero. Nous pesons bien cet effort ; de l’heureux pensum qu’est la tâche du traducteur : souffrir de ne pas trahir un auteur, en l’occurence

de traduire ce poète aux milles trajectoires, et peu connu qu’est L.M Panero. Nous remercions donc Rafael d’avoir décidé de le publier sur Espaces Négatifs et ainsi de l’offrir aux oreilles sans reculer des yeux.

Une courte biographie est à lire en bas de page.

Leopoldo María Panero


Nu face aux archontes, ignorant le principe
à la recherche de mon visage mangé par les visages
et versant mes larmes dans un verre d’alcool
où l’homme n’est pas.
 
Je tends ma peau comme un tambour face aux astres
pointant vers le chemin obscur des cicatrices
comme un jeu ancien
où le feu du passé
nourrit les signes
vampires qui allaitent leurs enfants
et comme une salamandre
je pénètre dans le feu
dans le feu qui chasse les astres
et fait voler la plume
sur le sable, sur le néant.
 
NB: Le feu qui brûle tes yeux
voleur impur de mon âme
est un talisman qui t’invoque et voudrait te détruire
oh hypocrite lecteur – mon semblable – mon frère! [1]

Leopoldo María Panero est né (ou mort peut-être) à Madrid en 1948. En 1964 il intègre le parti communiste espagnol et s’engage dans la lutte antifranquiste. En décembre 1966, quelques jours avant la célébration du référendum concernant la ratification de la nouvelle Loi Organique de l’État, il est arrêté alors qu’il colle des affiches qui appellent à ne pas voter (le gouvernement punissait en effet toute propagande contre la ratification de la nouvelle Loi – qui sera finalement ratifiée). La mobilisation des étudiants de l’Université de Madrid se poursuit pendant l’année suivante. En janvier 1967, la répression monte d’un cran : affrontements entre police et étudiants, qui aboutissent à plus de 300 détentions. Panero est de nouveau arrêté le 27 janvier lors d’une manifestation, puis une troisième fois en décembre 1967. Il abandonne alors la militance politique. En février 1968, il fait une première tentative de suicide à Madrid. Parti étudier à Barcelone, il récidive fin avril (ingestion de cachets de Valium): suite à son hospitalisation, il est interné dans l’Instituto Frenopático de Barcelone puis dans la Clinique psychiatrique Residencia Pedralbes. Il subit ses premiers électrochocs. En décembre 1968, il est arrêté pour possession de haschisch et condamné à une peine de prison : enfermé d’abord dans la prison de Carabanchel, à Madrid, transféré ensuite à la Prison Provincial de Zamora, il est libéré au bout de 4 mois.

En parallèle, Panero commence à publier : la plaquette intitulée Por el camino de Swann paraît en 1968 ; en 1970, certains de ses poèmes sont inclus dans l’anthologie Nueve novísimos poetas españoles, à charge du critique José María Castellet, qui eut une forte répercussion médiatique ; puis, cette même année, il publie son premier livre : Así se fundó Carnaby Street[2]. Toujours dans les années 70, alors que ses expérimentations avec l’alcool (« in vino veritas ») et drogues se radicalisent, il publie deux livres importants : Teoría (1973) et Narciso en el acorde último de las flautas[3] (1978), dans lesquels Panero établit les bases de sa poétique, et qui constituent un véritable programme littéraire et vital avec la folie comme point focal. Pendant les années 80 (et jusqu’à la fin de sa vie), il poursuit son œuvre de poète, traducteur et critique au sein même de l’institution psychiatrique, notamment dans l’asile de Mondragón, où il est interné en 1987 : Last river together (1980), Poemas del Manicomio de Mondragón (1987), Contra España y otros poemas de no amor (1990)[4] se comptent parmi les livres les plus remarquables de cette période. À la fin des années 90, Panero est transféré à l’unité psychiatrique de l’hôpital Juan Carlos I de Las Palmas de Gran Canaria. Il se met à écrire des livres à quatre mains, en collaboration avec José Aguedo Olivares d’abord, puis (plus de dix titres publiés) avec Félix J. Caballero. Ce travail autour du cadavre exquis, accompagné d’une pratique de la dictée poétique, lui permet de renouveler son écriture, qui s’éloigne définitivement d’une certaine forme de discursivité. Méprisée par la critique espagnole, la poésie de cette période constitue pourtant l’aboutissement du programme établi par Panero dans les années 70 : répétitifs et fragmentaires, détruits et destructeurs, les poèmes de cette période s’articulent autour de certains motifs (dont des citations abondantes : Eliot, Mallarmé, Nietzsche, Shakespeare, Valery, parmi d’autres), qui, de livre en livre, sont infiniment variés ou modulés, et semblent viser une sorte d’épuisement du sens et, à terme, le tarissement de toute parole. Selon Deleuze dans Critique et clinique[5]: « La langue n’est pas mise en état de produire une nouvelle langue en son sein, sans que tout le langage à son tour ne soit porté à une limite. La limite du langage, c’est la Chose en sa mutité – la vision. La chose est la limite du langage, comme le signe est la langue de la chose. Quand la langue se creuse en tournant dans la langue, la langue accomplit enfin sa mission, le Signe montre la Chose, et effectue la énième puissance du langage. » La poésie de Panero à partir des années 2000 est en effet entièrement tendue vers cette limite du langage dont parle Deleuze. En témoigne le prologue[6] que Panero signe dans Voces en el desierto[7] : « Saisir, donner la chasse, capturer. Le mot doit donner chasse à la chose. Le poème ou la musique doivent saisir l’émotion comme s’il s’agissait d’une bête, la bête à laquelle on ne croit pas, la bête de l’inspiration. Comme disait Lacan en citant Saint Thomas, la vérité n’est que: adéquation de l’intellect à la chose; l’adéquation de l’esprit à son ombre, qu’on l’appelle « chose » ou « inconscient ». L’homme est un être poursuivi par la chose; poursuivi par son ombre, comme dans le récit William Wilson de Poe. Et l’ombre nous guette au tournant, qui convoite notre vie, et nous égare. Ainsi, la Poésie doit saisir ou donner chasse à la folie, elle doit être un pari avec la folie, une partie d’échecs avec l’ombre, un échec et mat à la vie. La meilleure description de la vie se trouve dans La colonie pénitentiaire de Kafka. « L’autre », dans le capitalisme, n’est plus qu’une ombre ou un soupçon, et la vie est un jeu mal achevé, une maladresse, une erreur, un signe. Comme mon père disait: nous sommes toujours seuls ou bien, d’après Sartre: la vie a les mains sales; et elle n’est pas un idéal philosophique, elle n’est pas un cogito. Vivre détruit la pensée, met la Philosophie en échec, c’est une prière au silence. »

Pour mieux poursuivre sa prière au silence, Panero décède pendant son sommeil le 5 mars 2014.

(Les textes publiés ici proviennent du livre Y la luz no es nuestra (Ediciones Libertarias, 1993), qui rassemble des articles de Panero parus dans la presse espagnole entre 1984 et 1991. Le lecteur intéressé par le travail critique et théorique de Leopoldo María Panero pourra consulter le volume intitulé Mon cerveau est une rose, traduction de Victor Martinez, Fissile, 2016).


BIOGRAPHIE ET RIEN

À propos de la notion de système

                                                                       La vie n’a aucun sens

  Fernando Pessoa

On pense la vie en tant que destin. L’existence de Pessoa démonte cependant tout ce bazar. Le moi n’est rien qu’une pose, un jeu : on peut dès lors choisir à chaque fois parmi plusieurs. On n’est assujetti à aucun absolu. Bien au contraire, il existe d’innombrables systèmes, des modèles différents d’ordre, et chacun d’eux répond à ses propres règles. L’existence de l’autre est la seule limite à notre jeu. Mais il n’y a point de limite absolue, et donc pas de lieu assignable pour la célèbre folie. Le vrai enjeu est de changer de jeu. Or il ne s’agit pas de refaire la vie – ce qui reviendrait à mieux jouer le même jeu –, mais de se placer ailleurs, et selon une sagesse autre que celle dictée par les canons de la tristement célèbre raison. Par contre, tous les chemins sont bouchés: même celui de la folie, puisqu’on peut la singer.

La vie, raisonnable ou folle, est toujours une certitude absurde. Au-delà de la conscience il n’y a aucune structure – nul inconscient « structuré comme un langage » –, il n’y a rien : rien que la liberté de choisir un autre système, un autre jeu. On peut typifier plusieurs modèles d’ordre, plusieurs jeux : celui du bien et du mal, celui de la révolution (qui dérive du premier et lui ressemble), celui du plaisir (dans lequel prend et perd pied l’homo ludens), celui de la vie et de la mort (qui peut être réduit au jeu de la guerre). Le jeu du dictateur est celui qui nous oblige tous à jouer au même jeu. On peut en concevoir d’autres, plus modernes : le jeu du maudit par exemple, qui systématise la transgression, et qui a trait par conséquent au jeu du bien et du mal.

Or sortir de l’absurde certitude qu’est la vie peut nous conduire jusqu’à une limite apparente, celle de l’échec, la mort ou la folie. Et pourtant l’échec lui-même n’est qu’un jeu – celui du perdant –, comme la mort et la folie. En ce sens, jamais on ne perd, comme on ne peut pas dire que l’on triomphe. Et la seule gloire – que Fernando Pessoa a été le seul à atteindre – est de jouer à jouer.

On peut donc affirmer que la seule conclusion que l’on puisse tirer de la biographie de Pessoa est que la vie est rien: non pas un néant absolu, pessimiste, mais un rien malléable, et par conséquent vivable et optimiste. En outre, contre la certitude d’un quelconque destin, c’est précisément l’existence de ce rien qui nous permet d’échapper au désespoir.

THÈME DE LA MORT DU HÉROS

Réflexions sur l’histoire

As a lone ant from a broken ant-hill

from the wreckage of Europe, ego scriptor

Ezra Pound

La vie humaine n’est rien qu’un cauchemar irrationnel. Lorsqu’une utopie essaye de la rendre rationnelle, le résultat est toujours le même : 1984, de George Orwell. Goya a dit « le rêve de la raison engendre des monstres », et lorsque l’État essaye de traiter l’épidémie qu’on appelle opinion publique comme un système, quelque chose qu’elle n’est pas, il ne parvient qu’à produire de la folie. Le prototype de l’État est ainsi Hitler ou Mussolini, deux rationalisations ou systématisations du cauchemar normal ou habituel. Cela veut dire que l’État, s’il est vraiment démocratique, ne doit pas exister ou doit exister aussi peu que possible. La vie humaine ne doit pas transgresser son véritable caractère infime ou banal, et l’être humain ne doit jamais quitter son caractère d’eunuque, dont Franco est le modèle le plus parfait. Les géants, par contre, sont ceux qui tombent, et qui tombent vite. C’est le thème, non pas de la naissance, mais de la mort du héros, qu’on retrouve dans The Murder of Christ, de Wilhem Reich. « Le nouveau venu disait qu’il était capable d’extraire l’épée de la roche : tous les habitants de Zadar pâlirent à entendre la nouvelle et, la nuit tombée, sous le couvert des ténèbres, ils étouffèrent le nouveau venu avec l’oreiller. » C’est dire que la vie humaine est scellée : elle ne peut pas devenir signifiante, et doit survivre en tant que néant. Autrement, le tabou violé, elle se transforme en quelque chose d’inopiné et d’horrible.

L’être humain doit donc dormir, et parvenir à endurer, au moyen de l’ironie, sa vie de monstre endormi. Le gouvernant, modèle du surhomme, doit, comme il arrive avec le roi d’Angleterre, continuer d’être une illusion, et non pas un gouvernant réel. De cette manière la vie restera aussi insipide que toujours, et ne se changera pas en tragédie. C’est un peu comme la fin de Salò, le film de Pasolini : la banalité est le seul corollaire du désastre ou de la pire des tragédies ; tragédie et banalité vont de pair sans qu’il y ait entre elles ni lutte ni négation de la négation. Ainsi, contre l’avis de quelque philosophe idéaliste, l’injustice ne fait violence à nulle condition humaine ; tout au plus elle détruit un certain bonheur ou quelques biens particuliers. Et, l’histoire finie et pleine de crimes, on peut toujours dire « ici rien n’est arrivé ». Comme la littérature ne sert qu’à la littérature, la cause du héros n’est que sa cause à lui et à ceux qui, s’identifiant à lui, sont eux-mêmes des héros, non pas des citoyens réels. L’histoire a toujours été au bord de sa fin ou de sa réalisation dans l’œuvre du héros ou d’Alexandre : elle revient toujours et encore au thème de la mort du héros. Le chant mort, il ne reste qu’un bruit de fond et la brutale concrétion du marché. Or, bien qu’elle soit terrible et invivable, nous sommes habitués et accrochés à la « roue de la peur » dont parla Böhme. Et « ici rien n’est arrivé ».

Il n’y a en définitive pas d’histoire dans le sens d’un progrès linéaire, mais alternance perpétuelle d’ascensions et de chutes, comme dans une maladie. Aussi, au sein de l’histoire, le héros, comme la littérature, n’est rien qu’un accident ou une maladie. Et le destin du héros, sorte d’enfant à deux têtes, n’est autre que la mort, même avant sa naissance et sa transformation en héros de l’histoire (voir Œdipe). On pourrait même dire que la mort est l’une des matrices de la notion de héros, qu’il s’agisse d’un héros militaire, ou d’un héros périlleux comme Manès ou le Christ. Et toute pompe est pompe funèbre. Ce qui veut dire qu’il n’y pas de dépassement de l’humain, et que l’histoire n’est pas capable d’avancer ou de progresser, car elle trouve son principe et sa fin, comme la totalité de ses possibilités, dans ce que l’on nomme le thème de la mort du héros. La hache de la décapitation définit dès lors les limites de l’histoire. Autrement dit, l’histoire est l’histoire de la mort du Christ.

L’IDÉE COMME ESSENCE TRAGIQUE

Une réflexion sur le destin

Je crois que dans la société actuelle seulement le marxisme et le christianisme ont une vie eidétique. En absence de celle-ci, les dictatures imposent leur signe, soit-il fasciste ou communiste ; et dans la vie normale ou quotidienne prévaut une errance de l’idée, un manque de consistance du concept. Cela entraîne une prolifération de la parole vide. Or, c’est précisément cette parole vide qui rend possible la subsistance de la pensée. La parole vide est un creux, une pause sans laquelle le langage n’existerait pas, un peu comme le plaisir se greffe sur la douleur, qui est donc sa condition de possibilité. Si la parole vide existe, c’est parce que l’idée a un caractère sacrificiel. Et non seulement l’idée : la conscience elle-même présente un caractère douloureux (d’où les progrès de l’inconscience).

Ainsi l’idée flotte comme ornement sur ce vide de sens qu’on appelle réalité. Une réalité dont on ne parle pas, qui est tabou pour la parole et qu’il ne faut surtout jamais mettre en lumière, puisqu’il s’agit d’un code fondé sur l’hypocrisie, sur l’ineffable.

Le spectacle n’est rien d’autre que ce que la réalité transformée en idée dessine. Or le meurtre transforme lui-aussi la réalité en idée, il change la vie en événement. Et un événement est un fait plus ou moins divers à partir duquel on peut dire que quelque chose est arrivée.

La philosophie est un pari avec la vie : l’enjeu est, non pas d’en déchiffrer le sens, mais de donner à la vie un sens qu’elle n’a pas. Or dire que la vie n’a aucun sens ce n’est pas énoncer une proposition métaphysique ; c’est plutôt une manière de parler de la mort vivante de la métaphysique. Dès lors, si la folie dérange c’est surtout parce qu’elle relève de ce que Jaspers appelait la pansignification : en effet, aussi fou soit-il, le délire peut toujours jeter quelque lumière sur les ténèbres de la vie, d’une vie qu’on veut à jamais obscure.

Si la psychanalyse doit tirer quelque leçon de la magie – l’inconscient avant Freud – c’est que la folie peut être gouvernée si l’on ose – audere, selon le tétragramme magique – ne serait-ce qu’à y penser. Et si la psychanalyse a une quelconque fonction aujourd’hui, c’est celle de finir avec le tabou de l’occultisme, comme lorsque Freud a dit à l’oreille de Jung, en vue déjà de la célèbre statue de la liberté : « Ils ne savent pas que nous leurs apportons la peste. » On peut craindre qu’il n’y ait joint un billet de retour de première classe.

Si Freud n’a pas creusé ce sillon-là, c’est parce qu’il craignait de ne pas être pris au sérieux. Or, si l’inconscient existe, il a dû bien évidemment agir avant le XIXe siècle. En effet, Freud ne découvrit pas l’inconscient ; il ne fit que revendiquer une mentalité prélogique en plein XXe siècle. Et pourtant la psychanalyse comporte une répression de l’autre, pour autant qu’elle effectue par principe une spaltung entre l’homme que je suis et mon semblable. Pareil pour l’anthropologie, qui effectue la même censure, la même scission sacrilège entre deux consciences. Or l’esprit appelle l’esprit : c’est pourquoi il n’y a pas de conscience séparée ou clivée.

On peut donc revenir de la folie. Mais il ne s’agit pas d’un retour à l’état qu’on avait fuit. Si l’on revient, c’est converti, transformé en maître de soi-même, en Faust, celui qui peut dire qu’il a fait une œuvre d’art de sa folie, et qu’il est désormais au sommet du savoir, couronne et achèvement de l’homme. D’où le proverbe des alchimistes : Notre Pierren elle, est couverte de fiens et d’excréments[8]. Ou bien: In stercore invenitur, car c’est dans le fumier de la folie qu’on trouve le seul or philosophal.

POURQUOI BRÛLENT LES ÉTOILES FIXES

La science positive n’a pas d’espace pour Dieu.

Autrement dit, elle proscrit toute connaissance hétérogène, en la réduisant à objet de moquerie ou mépris au passage. Or Dieu n’est pas une entité homogène, mais un paradoxe ou un abîme.

Cela dit, parlons maintenant du soleil. Déjà les anciennes civilisations – l’égyptienne par exemple – l’adoraient comme un dieu, et le culte du soleil – comme Freud l’affirme dans L’homme Moïse et la religion monothéiste – est le berceau du monothéisme. Il faudrait donner une explication scientifique à cela. Or ici une question s’impose : qu’est-ce qui fait brûler les étoiles fixes ? De notre côté, on répondra, suivant en cela l’avis d’Asimov, avec l’hypothèse de l’anti-univers. D’un autre univers, ou plutôt d’un autre espace qui serait présent dans celui-ci, mais dissymétriquement. Ce qui renvoie à la géométrie non euclidienne, qui légitime notre croyance en la possibilité que deux droites parallèles se rejoignent à l’infini, en réfutant ainsi le tristement célèbre cinquième postulat d’Euclides. En outre, la géométrie non euclidienne nous permet de concevoir l’anti-univers asimovien comme un autre type d’espace, différent de celui-ci. Or cet espace ou univers autre, n’étant pas matériel, est énergie à l’état pur, et donc du pur feu : le feu dont brûlent les étoiles fixes.

Ainsi, pour Einstein la lumière est la limite de cet univers. La lumière donc, ou, ce qui revient au même, le temps ; puisque, l’anti-univers étant de l’énergie à l’état pur, il n’est rien que tension, c’est-à-dire du pur temps.

Et pourtant cet espace ou univers autre est subjectif, ce qui en même temps nous rapproche et nous éloigne de l’idée de Dieu, puisque, à la différence de Dieu, cet univers subjectif n’est rien ni personne ; il n’est, comme disait Basilide, que « néant ou ce qui est moins que le néant ». Une sorte d’antimatière donc, idéale et constitutive d’une dimension située en deçà de la réalité. Car, comme disait Pascal : « Dieu est un cercle infini dont le centre est nulle part, et la circonférence partout. »

Bien évidemment, il ne s’agit pas d’affirmer ici que le soleil est Dieu : j’ai voulu tout simplement ajouter un commentaire au savoir gnostique de l’hyper-cosmos, ou ciel des étoiles fixes, en tant que paradoxe – encore un – ayant trait à notre parcours mental. Loin de moi l’idée de promouvoir une quelconque idolâtrie : Dieu, du moins celui-ci, n’a pas besoin d’être adoré, puisque, comme disait Héraclite : « Le temps est un enfant qui joue à construire et détruire des univers, royaume de l’enfant. » La vendeuse de châtaignes y sera aussi.

COMPRENDRE LA POÉSIE

                        Commentaire à propos de Kandinsky, « Point et ligne sur plan« 

La poésie, c’est vrai, n’est rien en elle-même. Je l’ai dit à plusieurs reprises: elle n’est rien sans la lecture. De là que le gnome hispanique ait toujours besoin de la déchiffrer, de fouiller dans la poésie à la recherche d’un contenu objectif. Il oublie cependant que la lecture poétique doit toujours être subjective; car, comme Chomsky l’a démontré, l’âme est là avant les mots, ce qui par ailleurs nous permet d’échapper aussi aux lectures structuralistes.

De même que le dessin ou la peinture, le poème est une création. Il n’est pas reproduction photographique d’une réalité objective. Dès lors, comme dit Kandinsky, un dessin peut être bon même s’il est « en contradiction avec l’anatomie, la botanique ou toute autre science » (Kandinsky, Du spirituel dans l’art). Il en va de même pour la poésie et la littérature modernes, dont la qualité est indépendante du fait qu’elles contiennent un message bon ou mauvais. Depuis Mallarmé, que j’imite, et qui fut le premier à le remarquer, un poème est une création dans le vide, et il n’a d’autre loi que lui-même.

Comme, selon Kandinsky encore une fois, un tableau n’est jamais bon à cause « de l’exactitude de ses valeurs », le vrai poème n’est fidèle qu’à la seule réalité de la cassure du langage par la métaphore et la métonymie, la synecdoque, l’allitération et la rime. La poésie ressemble dès lors au langage oral, étant comme celui-ci destruction du langage, négation de la grammaire. Puisque la grammaire, comme la rhétorique, n’est qu’une interprétation du langage, fiction arbitraire donc, greffée sur un langage oral dont la seule loi est l’anarchie la plus féroce. En effet, si le langage n’était pas pure liberté, il n’aurait jamais évolué, et nous émettrions encore des micro-phonèmes, comme dans l’indo-européen, langue qui, proche encore de la bouche primitive, est uniquement composée de syllabes. Car si le langage est création de la bouche, il est création de l’homme, et non pas quelque chose d’extérieur à celui-ci. Par conséquent, contre ce qu’affirme Deleuze, il n’y a pas d’opposition entre manger et parler. Comme le mets le plus exquis, la poésie est quelque chose d’objectif dans sa beauté. Elle est donc autonome, ou, comme on dit aujourd’hui, abstraite, de même que la sculpture et la peinture modernes. Or, pour le poème, cette abstraction ou autonomie entraîne un risque, celui dont nous parle Derrida: « Un vrai poème court toujours le risque de n’avoir pas de sens et il ne serait rien sans ce risque. » Voilà le vrai coup de dés qui fait de la poésie une invention du langage, soit une destruction de celui-ci si on considère le langage comme une chose morte ou un fétiche.

Bref, tout ce verbiage pour dire que (je m’en suis rendu compte dernièrement avec surprise) certains de mes poèmes ne valent rien. The craft so long, comme disait l’autre, life so short. Je pense notamment au poème Hommage à Catulle, paru dans mon livre Théorie, dont le vers « Le cul de Sabenius chante » est difficilement compréhensible, même en tant que poésie, c’est-à-dire en tant que création qui, moderne ou pas, vise a faire du langage une musique pour l’oreille. Dans ce poème-là, moi, jeune encore comme Phlébas le Phénicien, je croyais toujours à l’inspiration, à ce que par la suite j’ai appelé « la bête de l’inspiration ». Si je devais le réécrire, je dirais « La haine de Sabenius (le cul) est pure musique », soit la haine nous offre un poème. Car la seule source de mon inspiration a toujours été la haine, la haine de la réalité et de la vie, dont le langage purifie la destruction. C’est ainsi que Mallarmé, un autre « mauvais poète », va jusqu’à dire: « Ô bords siciliens d’un calme marécage, qu’à l’envi des soleils ma vanité saccage. » En d’autres termes, cela veut dire que la littérature, en particulier la littérature dite moderne ou d’avant-garde, déforme ou défigure la réalité, qui est elle-même déjà assez affreuse.

La littérature est la science d’une réalité devenue insupportable.

ÉTIQUE ET FOLIE, LANGAGE ET COMMUNICATION

Dans la psychiatrie fondée sur la linguistique, il y a une dangereuse méconnaissance de la circulation sociale du langage en tant que fait concret. Or les troubles, ou la perte, éventuels du langage démontrent que celui-ci n’est pas une structure métaphysique, mais une fonction. S’il y a un risque dans le langage, il provient, non pas de sa réification, mais de sa valeur d’usage en tant que fonction sociale vouée à la communication et à l’information, lesquelles ont été adultérées par la valeur phallique-narcissique de chaque acte de langage, de chaque geste ou attitude ou pose verbale. Car, comme disait Nietzsche, les systèmes moraux ne sont que le signe linguistique des émotions. C’est dire qu’il y a une sorte d’expressionnisme eidétique qui transforme ce que l’on dit en quelque chose qui diffère de ce qui s’énonce, dont la valeur n’est pas dans l’énoncé lui-même, mais ailleurs, de sorte que ce qui est gagné ou perdu lors d’une conversation ou d’une rencontre verbale n’est rien d’autre que le phallus, qui est la seule chose d’intérêt dans ce qui est dit. Les contenus informatifs et représentationnels sont accessoires : gagner ou perdre, voilà la seule chose qui importe. C’est pourquoi la pratique du langage, dont l’enjeu n’est nullement la raison, mais quelque chose qui ressemble plutôt au désir ou à la manie qu’à l’ousia, peut conduire à la folie.

Certes, on peut, comme dans le poker, contenir l’émotion – c’est ce qui fait du philosophe un beau parleur. Mais Nietzsche et la psychanalyse ont démontré une fois pour toutes que n’importe quel texte théorique est destructible, car il est susceptible d’être anéanti au moyen d’une implacable reductio ad hominem. C’est dire que tout texte philosophique est toujours dangereusement humide, imbibé, ivre de nous-mêmes. Et ce, malgré le fait que ce n’est pas de nous-mêmes que provient ce que l’on dit, car tel nous-mêmes n’existe pas, ce n’est qu’une légende épique, un roman ou une aventure imaginaire. Tel on est : on est Art Garfunkel depuis qu’une voix dans l’ombre se mit à parler. On n’est même pas un masque, puisqu’un masque renvoie toujours à quelqu’un d’identifiable. On est peut-être Kean, l’homme qui joue à être acteur. Les mots ne sont rien que l’écho, toujours périssable, d’une confuse mascarade. Même le sexe est mise en scène : elle y joue le rôle de femme, moi celui d’homme, et vice versa ; l’une à avoir raison, l’autre à la perdre. De là qu’on ait besoin de l’amour ou du mariage, paris suprêmes, qui constituent le répertoire de rôles dans Le Balcon de Jean Genet.

Ridicule donc celui qui parle de « perdre l’identité », puisqu’on n’en a pas, si ce n’est le ça malléable et démuni de l’enfance, qui est toujours à même l’autre, devant un film pervers et multiforme qui a pour titre L’Aleph. Ensuite le moi s’implante comme aliénation constrictive, et, au niveau corporel, ce que Reich appelait le caractère, le masque de chair, dessine toujours la même obligation, le même vide, le même tic répressif : celui d’être différent des autres. Derrière le film il n’y a rien, il n’y a que la carte amorphe des pulsions et la célèbre hommelette dont parle Lacan, l’anticorps. Cela met un terme au moi et à la notion utopique d’un inconscient paradisiaque ou terrible, désirable quoi qu’il en soit, en tant que structure perdue, pour s’en remettre du défaut ou du manque ontologique. Car nous tous, comme Dieu lui-même, manquons d’être, si c’est vrai que le temps est. Et pour compenser ce manque, il n’y a que le jeu de l’autre, l’ineffable jeu de la religion et de l’éthique, que certains appellent, humblement, révolution.

AU PIED DE LA POTENCE

J’ai vu à côté de mon dernier article paru une image de la mort : surprenante apparition de la vérité à côté d’un texte mal tissé syntaxiquement. La question c’est que mes fientes sont devenues presque verdâtres après un mois à ingérer du poison dans mes repas. Le riz empoisonné avec de la cire ; l’eau, avec du bromure ; le poulet, avec de la strychnine ; le pepsi-cola, avec de la mort-aux-rats.

Voilà à peu près le dessin de la mort. Si je n’ai rien écrit à ce propos jusqu’à maintenant, c’est parce que j’avais peur de ne pas être crû. En effet, un asile de fous est l’endroit idéal pour ne pas être crû. Parfois, il m’arrive même de douter que mon corps soit vrai.

Par contre, sans m’avoir lu à ce qu’il semble, les auteurs de la peine de mort, les locuteurs de la radio et de la télévision, ne cessent de parler et parler de moi devant un dangereux monsieur tout-le-monde, c’est-à-dire devant personne. Les épithètes qu’ils m’adressent : chien et pet.

À n’en pas douter, c’est le mot « fou » qui autorise une telle injustice. Ils se rassurent entre eux en disant : cet homme-là a perdu l’usage de la parole. Mes amis, qui auraient pu intervenir, n’ont rien fait. Autrement, on pense effectivement, dernier jugement dont on ne peut pas se passer, que je suis fou : incapacité illégalement par trois psychiatres que je n’ai jamais rencontrés. Moi-même je n’ai jamais signé le certificat d’incapacité.

En ma faveur, pas un seul témoin. Je l’ai dit à plusieurs reprises : Peter Pan, la Fée Clochette ou Napoléon ne sont que des identifications métaphoriques d’un moi qui n’existe point dans l’espèce humaine. Comment auraient-ils pu témoigner de quoi que ce soit ?

Quant au mobile de mon lent assassinat, pas la moindre allusion pendant le procès. Et pourtant, le mobile est clair : l’homme qui en savait trop. Sur le trafic de drogues, sur les millions qui disparaissent, sur les coups d’États et sur la C.I.A. Même si cela peut sembler incroyable. Car un fou est le sujet idéal pour mourir sans tombeau.

On dit, en effet, du fou, qu’il n’a pas raison. On préfère ignorer qu’on la lui dé-nie systématiquement. La matrice de la folie est là : pour arbre la potence, voilà ce que veut dire « être perché ». C’est dire, avec Laing, que le « voyage » schizophrénique a lieu dans une situation sociale d’échec et mat. On périt parmi les hommes et à cause des hommes. Non pas à cause du ciel.


Biographie de Rafael Garido

Rafael Garido est poète, écrivain et traducteur. En d’autres termes selon ses mots: il écrit et bricole. Il a publié un roman (Sarcophage, Inculte, 2017) ; quelques hybrides (Agonie, Actes Sud/Atelier de Visu, 2009, et Ice, Images en manœuvres, 2012, en collaboration avec Antoine d’Agata; Odysseia, AF, 2013, avec d’Agata et Bruno Le Dantec ; et Vis-à-vis/Vis a vis, Zoème, 2018, qui rassemble des poèmes en français et en espagnol et des images quasi-photographiques) ; traduit en français quelques livres du poète espagnol Leopoldo María Panero (Conjurations contre la vie, Fissile 2016 ; Des choses détruites, Fissile, 2017 ; Le dernier homme, Fissile, 2020, en collaboration avec Cédric Demangeot et Victor Martinez ; Narcisse dans l’accord dernier des flûtes, L’Arachnoïde, 2017 ; Papa, donne-moi la main j’ai peur, Zoème, 2019) et 56 poèmes du poète mexicain Mario Santiago Papasquiaro rassemblés dans un volume intitulé Jardin fracturé (Zoème, à paraître) ; et traduit en espagnol trois livres de Jack Spicer (Billy the kid, El Santo Grial, Golem, ediciones Varasek, à paraître). Il tient, avec Soraya Amrane, la librairie (également maison d’édition, salle d’exposition et de performances artistiques) à Marseille.


[1] « Origène », Leopoldo María Panero & José Aguedo Olivares, Quién soy yo ?, Pre-textos, 2002.

[2] Ainsi fut fondé Carnaby Street, traduction en français de Victor Martinez et Aurelio Diaz, éditions Le grand os, 2015

[3] Narcisse dans l’accord derniers des flûtes, traduction en français de Rafael Garido, éditions L’Arachnoïde, 2017.

[4] Parmi les sept (bientôt huit) volumes consacrés à l’œuvre de Panero chez Fissile éditions, on trouve des versions françaises de ces trois livres : Last river together (in Le dernier homme, poésie 1980-1986, traduction de Rafael Garido, Victor Martinez et Cédric Demangeot, Fissile, 2020) ; Poèmes de l’asile de Mondragon (1987-1997), traduction de Cédric Demangeot et Victor Martinez, Fissile, 2017 ; Peter Punk ou Contre l’Espagne & autres poèmes pas d’amour, traduction de Cédric Demangeot, Fissile, 2017.

[5] Critique et clinique, Gilles Deleuze, Les éditions de minuit, 1993, p. 125.

[6] Ce prologue porte en exergue les vers qui clôturent le texte de Lacan intitulé La chose freudienne : « Veneur, que ton pas ne se presse pas / Diane reconnaîtra demain ses chiens à ce qu’ils vaudront. »

[7] Voces en el desierto, Leopoldo María Panero & Félix J. Caballero, Azotes caligráficos, 2008.

[8] En français dans l’original.

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