Aspects sociaux du changement dans une grammaire générative

Image : Anselm Kiefer, Autoportrait, 1995. Huile, acrylique, émulsion, gomme-laque, fil, branches et fleurs de soie sur toile


par Françoise Robert


Nous voudrions montrer dans cet article que les préliminaires théoriques et méthodologiques de la grammaire générative (dont nous ne remettrons pas, par ailleurs, les acquis en question) soulèvent certains problèmes lorsque l’on essaie d’étudier dans ce cadre les variations des discours en fonction des situations dans lesquelles ils sont produits et des sujets qui les énoncent.

La sociolinguistique nous conduit à nous poser quelques questions de cet ordre, notamment en ce qui concerne la variation (panchronique) et le changement (diachronique). En effet, pour Chomsky, « l’objet premier de la théorie linguistique est un locuteur-auditeur idéal, appartenant à une communauté linguistique complètement homogène… » (Aspects, p. 12); sujet idéal dans la mesure où il « n’est pas affecté par des conditions grammaticalement non pertinentes » (ibid.), mais aussi dans la mesure où étant le seul locuteur, il n’est pas situé socialement et historiquement. Dans le domaine qui intéresse le sociolinguiste, la théorie générative ne représente donc aucun progrès par rapport à Saussure (voir cependant infra) car, que l’on utilise un nom collectif ou individuel, il revient au même de prendre pour objet une « masse parlante » dont les membres emmagasinent la langue comme un trésor, ou un seul locuteur, parfait représentant d’une communauté qui ne connaît pas de variation. Dans cette conception de la compétence, on ne peut, semble-t-il, concevoir le changement que comme une rupture brusque d’un système en équilibre, puisqu’un changement graduel entraînerait nécessairement la coexistence d’usages différents dans un même état de langue. Là encore, la conception chomskyenne n’est pas essentiellement différente de la dichotomie saussurienne très tranchée entre la synchronie et la diachronie. Or, diverses études consacrées à des changements actuellement en cours (cf. Martinet, 1945 et Reichstein, 1960; Labov, 1963) suggèrent que les mutations se manifestent en l’occurrence par une modification graduelle, non des phénomènes eux-mêmes, (ce qui, tout en étant possible en phonologie — mais pas toujours vrai — serait parfaitement absurde en morphologie ou en syntaxe), mais de leur fréquence, de leur implantation dans la langue. Ainsi A. Martinet et R. Reichstein étudient le même aspect du système vocalique français à quinze ans d’intervalle : la distinction entre a et â, de moins en moins fréquente, est en voie de disparition. Ceci se traduit synchroniquement de la façon suivante : certains locuteurs font la distinction, d’autres ne la font jamais, d’autres la font uniquement lorsque sont réunies certaines conditions linguistiques et /ou extralinguistiques. Sur l’ensemble de la communauté, les variations se font dans des conditions linguistiques, stylistiques et sociologiques statistiquement relevables. Pour pouvoir rendre compte de tels phénomènes, il serait nécessaire d’avoir une conception du changement plus proche de l’analyse proposée par Jakobson : « Un changement est, à ses débuts, un fait synchronique, et pour peu qu’on s’interdise de simplifier à l’excès, l’analyse synchronique doit englober les changements linguistiques » (Essais de linguistique générale, p. 36). Et de plus, il serait nécessaire que cette conception puisse s’inscrire de façon cohérente dans une théorie générale du langage.

Il y a cependant un point sur lequel les conceptions des générativistes impliquent pour le changement des conséquences différentes de celles que l’on peut inférer de Saussure : c’est le fait que la phrase n’appartient plus, comme chez Saussure, à la parole, mais à la compétence. Or, les hypothèses sur l’origine du changement conduisent dans les deux cas à la même analyse finale; chez Saussure, le changement naît dans la parole, et les écarts accumulés finissent par produire une modification dans la langue : « Toutes les innovations de la parole n’ont pas le même succès, et tant qu’elles demeurent individuelles, il n’y a pas à en tenir compte, puisque nous étudions la langue; elles ne rentrent dans notre champ d’observation qu’au moment où la collectivité les a accueillies » (Cours, p. 138). Le changement représente donc le seul type de créativité possible, la créativité de la parole. Chez les générativistes, le changement est une modification dans la compétence (par addition, effacement ou réordonnancement de règles) non réductible à des phénomènes de performance.

Donc, dans les deux théories, le changement est effectif lorsqu’il se manifeste dans la langue-compétence. La place de la phrase dans les deux théories explique alors l’absence de changement syntaxique chez Saussure, alors que dans les conceptions générativistes, le changement peut intervenir dans tous les domaines : phonologie, morphologie, syntaxe ou lexique. Parallèlement, les théories génératives admettent l’évidence empirique d’un conditionnement tant grammatical que phonologique, ce dernier étant seul possible dans la conception saussurienne.

Cette exclusion de tout ce qui situe le sujet parlant, socialement et stylistiquement, n’est pas inhérente à la construction d’un système syntaxique. Harris, en effet, laisse ouverte la possibilité d’un traitement de la variation quand il écrit dans Methods in Structural Linguistics (p. 10) : « II peut être possible de montrer, dans beaucoup de langues, qu’il y a des différences dans le style ou la façon de parler… Ces différences sont habituellement distributionnelles, puisque des formes de styles différents n’apparaissent généralement pas ensemble. » II s’agit donc d’un choix de la part de Chomsky, celui même qu’ont fait la plupart des linguistes, celui qu’on fait avant lui Saussure et Bloomfield. Il n’y a jusqu’à présent que peu de linguistes qui aient fait un choix différent : ainsi Labov qui a toujours affirmé que son intérêt pour le langage le portait vers les traits variables plutôt que vers les traits constants.

L’attitude des générativistes s’intéressant au changement est de deux types : Chomsky et Halle (1968), Postal (1968), King (1969), E. Closs (1965) travaillent dans l’optique tracée par Chomsky (1965), sans remettre ses concepts en question ni soulever les difficultés théoriques qui en découlent, adoptant explicitement ou non le modèle du changement exposé par Halle (1962). Du point de vue descriptif, il est indéniable qu’ils ont apporté beaucoup d’éléments, car l’appareil formel d’une grammaire générative offre de nombreuses possibilités, mais il est moins sûr qu’ils aient fait progresser l’explication du changement dans le cadre d’une théorie générale du langage, partant sur des bases qui s’avèrent non conformes à la réalité : « De belles constructions sur de mauvaises fondations » (Labov, 1969). Appartenant au même groupe, un linguiste légèrement marginal : Kiparsky (1968) qui, tout en travaillant absolument dans le cadre de Chomsky, signale néanmoins que ce traitement du changement, schéma trop simple, ignore de nombreux faits qui ne pourront être indéfiniment négligés : «… L’information métalinguistique concernant des choses comme la valeur sociale de différentes formes de discours constitue une part importante de ce que sait un locuteur, et les études récentes de Labov montrent très clairement leur pertinence diachronique. »

Weinreich, Labov et Herzog (1968) observent en revanche que la langue est une réalité essentiellement hétérogène, un système dans lequel tout locuteur adulte maîtrise activement ou passivement diverses formes linguistiques concurrentes dont l’alternance a une valeur sociale et/ou stylistique. Il serait donc normal que la compétence, « connaissance que le locuteur-auditeur a de la langue » (Aspects, p. 13) rende effectivement compte de cette capacité. « …les déviations d’un système homogène ne sont pas toutes des caprices de performances semblables à des erreurs, mais elles sont hautement codées et font partie d’une description réaliste de la compétence d’un membre de la communauté linguistique » (Weinreich, Labov, Herzog, 1968, p. 125). Cette redéfinition de la compétence permet une nouvelle approche des phénomènes de changement.

La compétence individuelle tenant compte de la variation, le changement peut prendre la forme suivante : « II paraît raisonnable que le transfert prenne place quand le locuteur A apprend la forme ou la règle utilisée par le locuteur B, et qu’ensuite la règle coexiste dans la compétence linguistique de A avec la forme ou la règle qu’il avait précédemment » (p. 156). Ceci n’est, notons-le, qu’un schéma général du changement et n’exclut pas la possibilité qu’à une étape quelconque du transfert, l’une des règles soit réorganisée lors de son intégration à la compétence du locuteur A.

Ce schéma du changement et cette redéfinition de la compétence ont nécessairement des conséquences sur la forme de la grammaire et, plus particulièrement, sur la forme des règles. Chez Chomsky, toutes les règles expriment une relation invariante entre des catégories discrètes. Les seules exceptions, les transformations facultatives, disparaissent de la théorie après Structures syntaxiques. Mais pour rendre compte de la compétence hétérogène il faudra pouvoir inclure la variation à l’intérieur même des règles.

Le texte de 1968 établit la nécessité des règles variables, mais ce n’est que dans les écrits ultérieurs de Labov que sont systématisés les types de règles nécessaires pour rendre compte de la compétence complète d’un locuteur.

La plupart des règles d’une langue sont du type catégorique : elles s’appliquent soit toujours (règles indépendantes du contexte)

(1) X → A

soit toutes les fois que certaines conditions linguistiques sont réunies (règles dépendantes du contexte)

(2) X → A / Y — Z

Les violations sont rares — de la part des locuteurs natifs — et les énoncés résultant de ces infractions ne sont généralement pas reçus comme acceptables.
La phrase suivante viole une règle catégorique :

(3) Personne ne vient pas

Cette phrase est non seulement non acceptable, mais elle est aussi incompréhensible (signifie-t-elle : personne ne vient, ou tout le monde vient?).

Les règles semi-catégoriques sont formellement analogues aux précédentes, si ce n’est que leur éventuelle violation ne nuit pas à l’interprétation des énoncés produits.
Les règles de sous-catégorisation sont souvent de type semi-catégorique dans une certaine mesure seulement, car il est évident qu’on ne peut pas accoler n’importe quel nom à n’importe quel verbe. Ainsi, cette phrase entendue récemment à propos d’une femme d’un certain âge :

(4) Elle commence à faséyer

nous semble parfaitement interprétable, malgré l’infraction de la restriction de sélection voulant que le verbe faséyer ait pour sujet le substantif voile.
Ces deux premiers types de règles sont d’un usage constant en grammaire générative. Les faits dont elles permettent de rendre compte sont ceux pour lesquels il y a convergence de tous les locuteurs de la communauté.

Il existe cependant des faits qui engagent à introduire dans la grammaire un nouveau type de règles : ce sont les phénomènes habituellement désignés sous le terme de « variation libre », où tous les locuteurs ne réalisent pas de la même façon une même unité. Si, au niveau du locuteur, les variations semblent se faire au hasard, sur le plan de la communauté, elles sont parfaitement structurées. Définir la compétence comme hétérogène permet donc de décrire une régularité de haut niveau qui n’apparaît pas sur le plan du locuteur. En plus des deux types de règles précédemment décrits, la grammaire comportera des règles variables, dans lesquelles l’exigence requise sera beaucoup plus forte que la simple affirmation qu’une règle est optionnelle : il s’agit d’indiquer que l’application ou la non-application est conditionnée de façon stricte par des facteurs linguistiques et/ou extra-linguistiques.

Un cas de ce genre se trouve en français parlé (il est difficile de dire si nous avons affaire ou non à un processus de changement) : les latérales et vibrantes après consonne en finale de mot ont tendance à s’effacer 1 :

(5) ilnɛm pa prãtsawatyr

On s’aperçoit que ce phénomène connaît une variation selon trois axes :
– sociologique : l’effacement est plus fréquent dans les classes populaires
– stylistique : l’effacement est rare dans un style soutenu, plus fréquent dans un style familier
– linguistique : particulièrement fréquent quand le mot qui suit commence par une consonne (la seule façon d’éviter la suite C1XC2 est d’introduire un ə : C1XəC2, suite que l’on ne rencontrera qu’à un certain niveau de langue), l’effacement se produit surtout après les occlusives, ce qui s’explique par le fait qu’il n’y a que peu de constrictives qui puissent être suivies d’une latérale ou vibrante, mais on le trouve aussi après f et v :

(6) tɛtwadɔ̂k pofkərnjo

L’effacement est moins fréquent quand la latérale ou vibrante est en finale absolue (il ne se produit que pour des mots courants)

(7) ʃtrufpasaterib

et il est pratiquement caractéristique des classes populaires quand le mot qui suit commence par une voyelle 2 :

(8) ʒvɛtatãdokafedykwɛ̃

Labov propose d’indiquer le caractère variable de la règle en entourant l’élément de droite de parenthèses angulaires 3. Une règle variable aura donc la forme :

(9) X → <Y> / A — В

que l’on peut lire comme : dans l’environnement A — B, X est réécrit sous la forme Y, dans certaines conditions plus souvent que dans d’autres. Soit dans l’exemple (5) :


(9′)
(cas le plus général)

A la règle est associée une quantité Ф qui exprime le pourcentage d’application de la règle, par rapport au nombre de cas dans lesquels elle aurait pu s’appliquer (par exemple, toutes les occurrences de A XB; on a alors une règle catégorique, et Ф est égal à 1.)
Ф est défini comme :

(10) Ф = 1 — ko

1 étant l’application catégorique de la règle et k0 représentant l’ensemble des facteurs, linguistiques ou extra-linguistiques, qui peut limiter ou contraindre l’application de la règle. Si la règle participe à un processus de changement, ko varie, sinon, il reste constant.
Une règle variable peut être simple, comme (10), ou bien comporter elle-même des contraintes variables : il est possible que la présence d’un trait distinctif dans l’environnement favorise l’application de la règle, alors que son absence la restreint. On peut représenter cette variabilité de la contrainte en plaçant des parenthèses angulaires autour du trait lorsqu’il est énoncé dans l’environnement, et en convenant que c’est la forme indiquée qui favorise l’application de la règle :


(11)

Cette règle signifie : X se réécrie Y de façon variable, et cette réécriture favorisée par la présence de ti dans l’environnement de gauche et de tj dans l’environnement de droite.
Soit dans l’exemple (5-8) :


(11′)

qui signifie que l’application de la règle est plus fréquente quand la consonne précédant la latérale est une occlusive (mais la règle s’applique quand même quand il s’agit d’une continue) et qu’elle est plus fréquente quand le mot qui suit commence par une consonne (mais le phénomène se produit aussi quand le mot commence par une voyelle).
On se donnera la possibilité d’ordonner les contraintes (par exemple, ti a davantage d’influence sur la réalisation de la règle que tj), en utilisant des lettres grecques. L’ordre alphabétique traduit la puissance décroissante des traits. La règle aura donc la forme :


(12)

Soit, compte tenu du fait que c’est la nature vocalique ou consonantique du son qui suit qui influence le plus l’application de la règle :

(12′)

La présence ou l’absence d’un trait favorisant l’application de la règle diminue ou augmente le facteur ko , ce qui augmente ou diminue Φ selon le schéma:

(13) Φ = 1 — (k0 — αk1 — βk2 — … — ωkn)

Ainsi, si α a la valeur +, k1 est soustrait de k0, le facteur k0 limitant l’application de la règle est donc diminué, la valeur de Φ augmente, et la règle s’applique plus souvent.
De plus, comme il est possible que, dans un environnement donné, la présence d’un trait tx rende catégorique une règle par ailleurs variable, on convient d’indiquer ce phénomène par la règle au moyen d’un astérisque placé devant le trait :


(14)

II est certain qu’à l’heure actuelle, peu de précisions ont été avancées sur l’aspect extra-linguistique de k0. On peut même s’inquiéter de ce que celui-ci n’ait pas été davantage développé dans la littérature, et se poser des questions sur les possibilités de formalisation des facteurs qui entrent dans k0. Mais, même très incomplète, cette analyse offre de nouvelles perspectives quant à la formulation du changement. En effet, en plus des additions, effacements ou réordonnancements de règles, le changement peut se manifester par une addition, un effacement ou un réordonnancement des contraintes, ou bien par le passage d’une contrainte variable à l’état catégorique. A titre d’illustration, nous allons étudier une règle phonologique de l’anglais, dont le traitement ne pourrait certainement pas être aussi détaillé par les seules règles catégoriques : effacement des occlusives finales -t et -d appartenant à un groupe de deux consonnes, quant le mot qui suit commence par une consonne. Ainsi, le t peut être effacé dans most guys. Cet effacement n’étant pas obligatoire, la forme générale de la règle sera :

(15) [— cons] → <∅> / [+ cons] — ## [+ cons]

Cependant, on s’aperçoit que cette forme générale ne décrit pas tous les phénomènes. Ainsi, pour de nombreux locuteurs, la règle s’applique également, quoique moins souvent, quand le mot qui suit commence par une voyelle : elle s’appliquera donc à just a minute, most of us, mais moins souvent qu’à just now ou most guys. Ceci peut être indiqué en plaçant des parenthèses angulaires autour de la contrainte variable :

(16) [— cons] → <∅> / [+ cons] — ## < + cons >

D’autre part, la règle ainsi énoncée traite uniquement des cas où les deux consonnes appartiennent au même morphème, et n’envisage pas que la continue finale puisse être produite par le morphème du passé (réalisé d si la consonnes appartiennent au même morphème, et n’envisage pas que la continue finale puisse être produite par le morphème du passé (réalisé d si la consonne précédente est voisée et si elle ne l’est pas). Or, quoique moins souvent la règle s’applique aussi dans ce cas, elle doit donc avoir la forme :

(17) [— cons] → <∅> / [ + cons] <Ф> — ## < + cons >

# indique une frontière de morphèmes et ## une frontière de
mots.

L’utilisation des contraintes variables permet de montrer que Ф prendra des valeurs différentes : il sera le plus élevé (donc la règle s’appliquera plus souvent) dans la suite CC ## С où les conditions morphologique (pas de frontière de morphèmes entre les deux consonnes) et phonologique (le mot qui suit commence par une consonne) sont toutes les deux favorables à l’application de la règle; Ф sera moins élevé dans les deux suites CC # # V, qui comporte les deux forces contraires : à gauche, pas de frontière de morphèmes (favorable) et à droite, voyelle (défavorable) et С # С # # С, qui comporte également les deux forces contraires : à gauche, frontière de morphèmes (défavorable) et à droite, consonne (favorable). Ф sera encore moins élevé dans le dernier cas, G # С # # V qui comporte les deux forces défavorables : à gauche, frontière de morphèmes et à droite, voyelle.
Lorsque l’on veut départager les deux cas intermédiaires, il devient nécessaire d’ordonner les contraintes, pour savoir si la règle sera :

(18) [— cons] → <∅> / [cons] < β (#) > — ## < α (+ cons) >
ou bien
(19) [— cons] → <∅> / [cons] < α (#) > — ## < β (+ cons) >

On s’aperçoit alors que pour certains locuteurs, c’est la contrainte phonologique qui est la plus forte, ils ont donc la règle (18), et pour certains autres, c’est la contrainte morphologique, ils ont donc la règle (19). Ce détail ne présenterait pas grand intérêt s’il ne permettait de mettre en lumière le comportement différent de deux groupes de locuteurs : ce sont les noirs qui ont la règle (18), les blancs qui ont la règle (19), et les noirs les plus âgés adoptent la règle (19).
La convention de l’astérisque permettra alors de montrer qu’il n’y a que pour les noirs que la règle devient catégorique dans le cas où le mot suivant commence par une sifflante :


(20)

Ces trois types de règles rendent compte de phénomènes linguistiques différents : les règles catégoriques et semi-catégoriques indiquent de simples relations de co-occurrence, alors que les règles variables traduisent une co-variation, phénomène tout aussi important que la co-occurrence, bien qu’il ne permette pas des prédictions sur des énoncés individuels de locuteurs individuels. Les règles variables sont des règles de grammaire de la communauté, et non d’un locuteur.

Étant donné les différences théoriques, il n’est pas étonnant de constater que la formulation du changement par Labov et par les générativistes est extrêmement différente. Ceux-ci, en ne se donnant pas les moyens formels d’indiquer le rôle des facteurs sociaux dans le changement s’interdisent d’apporter des faits nouveaux quant à ce que Weinreich, Labov et Herzog ont appelé le problème de l’insertion (embedding) : « comment les changements observés sont-ils insérés dans la matrice des concomitants linguistiques et extra-linguistiques des formes en question? » (p. 101). Ainsi Halle (1962) propose un modèle du changement fondé sur l’idiolecte, dans lequel il n’envisage que les relations de parent à enfant, et non les facteurs caractérisant la communauté. Par contre, la formulation de Labov présente autant d’information qu’une analyse structuraliste, comme le montre la comparaison des deux études sur la centralisation des diphtongues /aj/ et /aw/ à Martha’s Vineyard (1963 et 1972), mais, de plus, présente l’intérêt de pouvoir être intégrée dans une grammaire générative. Donc, dans la mesure où les règles variables permettent de décrire des faits qui sont souvent la manifestation d’un processus de changement, leur intégration à la grammaire générative y fait entrer non seulement le changement, mais aussi des éléments pour résoudre les grands problèmes que pose celui-ci : les contraintes, la transition et l’insertion.
La forme des règles ne nous semble pas contraire à l’esprit de la grammaire générative. Quant à lui, Labov n’a absolument pas l’intention défaire œuvre en dehors d’elle. Il écrit en 1969 : « Je ne considère pas ces méthodes ou ce traitement formel comme des révisions radicales de la grammaire et de la phonologie génératives. Au contraire, je crois que nos découvertes donnent une confirmation indépendante de la valeur des techniques génératives, de bien des façons. » Ses analyses se fondent sur les méthodes de la grammaire générative, et souvent sur des études et des arguments établis par des générativistes.
La majeure partie des travaux publiés jusqu’à présent traite du changement phonologique. Dans le domaine de la syntaxe, des problèmes incontestablement plus complexes se présentent en effet. Le premier de ceux-ci est sans doute : le changement peut-il se produire dans toutes les parties de la composante syntaxique, aussi bien dans la base que dans les transformations? A l’intérieur de la base, aussi bien dans les règles de formation que dans les insertions lexicales? A tous les stades de la transformation?

De plus, en syntaxe, la variation prend des aspects plus extrêmes qu’en phonologie, plus conscients et plus immédiatement perceptibles aux locuteurs : ainsi une manipulation de « compléments circonstanciels » faite par une trentaine d’étudiants a donné des résultats extrêmement divergents : il n’y avait que très peu de modèles absolument semblables (or les informations extra-linguistiques recueillies parallèlement sur les étudiants du groupe ne révélaient que quelques possibles variations régionales). Devant de type d’hétérogénéité (que celle-ci soit due ou non à un processus de changement) qui se manifeste dans la différence de degré de grammaticalité attribué aux phrases, le linguiste ne peut adopter que deux attitudes :

— négliger la variation. C’est le choix fait par Chomsky, avec des différences selon les époques :
Dans Structures syntaxiques, la grammaire doit pouvoir décider elle-même, ce qui ne résout pas le problème puisque, du point de vue de la grammaticalité, la grammaire ne peut produire que ce qu’on y a mis. Dans Aspects, la position est devenue différente : Chomsky propose de s’appuyer sur l’intuition du sujet parlant (p. 35 sq.) Mais étant donné la définition du locuteur que l’on trouve dans Aspects, on peut craindre que la communauté homogène ne renvoie en fait au linguiste, ce qui revient à une norme, bien que ce ne soit pas celle des grammaires traditionnelles. Dans les écrits ultérieurs de Chomsky et d’autres, il n’est pas rare de voir l’usage de l’auteur pris comme argument dans une discussion. Ainsi Chomsky écrit dans Remarks on nominalizations, après avoir présenté des phrases qu’il juge grammaticales : « Les réactions devant ces phrases varient légèrement; j’ai indiqué mes jugements. » Et il continue l’exposé sur : « Étant donné ces faits… » Dans tous ces ouvrages, le linguiste tranche au nom de sa norme, et exclut l’usage des autres locuteurs. La grammaire constituée est donc celle d’un locuteur, et on peut s’attendre à des grammaires différentes produites par des locuteurs différents.
— décider qu’il faut rendre compte de la variation. L’introduction dans la grammaire de règles variables permet alors d’indiquer l’usage, non plus d’un individu, mais de plusieurs individus ou plusieurs groupes, et de montrer que ces différents usages ne se répartissent pas au hasard dans la communauté. La grammaire ainsi constituée mériterait pleinement le titre de « grammaire de la communauté » tout en étant plus complètement qu’une « grammaire de l’individu » le reflet de la compétence réelle d’un locuteur.
On pourrait objecter à cette conception et cette représentation de la compétence qu’elle aboutirait à détruire le concept de langue (au sens courant) : ce n’est certes pas le cas, puisque la plupart des règles restent catégoriques ou semi-catégoriques. Les phénomènes relevant des règles variables sont peu nombreux et bien délimités.
Et comme il y a intercompréhension, on peut faire l’hypothèse (qui ne pourrait guère être vérifiée que par la construction d’une grammaire complète) que les règles de haut niveau sont catégoriques, et que les règles variables apparaissent à un niveau plus bas, dans les différentes parties de la grammaire. Cette remarque permet de faire une autre hypothèse quant au degré de proximité de deux dialectes ou de deux états de langue selon les points où se situent les différences : dans quelle partie de la grammaire (ainsi, Chomsky suggère que deux dialectes d’une même langue différeront davantage dans leurs aspects superficiels que dans leurs représentations sous-jacentes) et à quelle place à l’intérieur de cette partie.
Nous pensons également que ce modèle donne davantage d’éléments pour la constitution d’un modèle d’apprentissage du langage que ne le fait la conception de Halle et de Chomsky, car les conditions dans lesquelles un enfant apprend la langue ne sont jamais celles de fréquentation d’un locuteur unique dans une situation unique.

A partir du moment où on se donne les moyens formels de prendre les facteurs extra-linguistiques en considération, les possibilités de compréhension de l’explication du changement s’élargissent. Celui-ci n’est plus seulement défini comme fonction du temps; le temps n’est que le lieu où agissent différents facteurs.
Sans poser nécessairement comme le fait Labov un isomorphisme complet des structures sociales 4 et des structures linguistiques, on ne peut que noter à partir de ses travaux que la langue n’est pas une base neutre, qu’elle entretient avec les structures sociales des relations certes lointaines et médiatisées, mais incontestables. Sans aller jusqu’aux extrêmes des théories de Mark qui faisait de la langue une superstructure pouvant changer dès que le mode de production change, il est nécessaire de concevoir le changement dans une théorie du langage susceptible de tenir compte de ces relations, plus ou moins influentes selon les différents niveaux.

La conclusion n’est évidemment pas que la linguistique dans son ensemble devrait se reconvertir à la sociolinguistique. Il est certain que les méthodes de la grammaire générative nous ont permis d’apprendre beaucoup de choses sur la langue, et en particulier le recours à l’intuition a permis de franchir bien des étapes. Mais on peut se demander si des enquêtes sur l’ensemble de la communauté ne permettraient pas de confirmer des analyses, et de les faire quand le recours à l’intuition ne peut être d’aucune utilité : ce qui est certainement le cas du changement.


Robert Françoise. Aspects sociaux du changement dans une grammaire générative. In: Langages, 8ᵉ année, n°32, 1973. Le changement linguistique. pp. 88-97;

Notes et références

1. Dans tous les cas où C1 a le trait [α voisé] et C2 le trait [ — αvoisé], l’effacement est suivi d’une assimilation.

2. Cette étude n’est que partielle, étant tirée d’un corpus restreint de locuteurs parisiens.

3. Dans Weinreich, Labov, Herzog (1968), Labov (1969) et Labov (1972), la règle n’est pas formulée de la même façon. Nous n’entrerons pas dans le détail des différences, et nous adoptons ici la formulation la plus complète et détaillée : celle de 1972.

4. Nous n’insisterons pas ici sur le fait que chez Labov les classes sociales sont définies de façon subjective (classe commute souvent avec statut).