Asepsie, puissance d’agir et usinage du vivant : The Making of Americans de Gertrude Stein

Gertrude Stein par Man Ray, 09/1920

Il s’agit d’une espèce de glissade, de chute
ou de hausse de la puissance d’agir.
Gilles Deleuze

Aucune création, aucune résistance, aucune puissance ne se ramifie à partir d’archives brutes.

Nous travaillons depuis maintenant deux années sur une traduction française de The Making of Americans de Gertrude Stein. En attendant, nous publions ci-dessous deux extraits lus par l’auteure elle-même en 1934, à New York.

Il y aurait énormément à dire sur le travail de sourcière qu’a effectué G. Stein. Un travail qu’elle n’aura même pas eu besoin de se coltiner car elle notait elle-même qu’il fallait passer un temps considérable à s’ennuyer pour préciser, assécher, consister.

Il fallait, comme pour Nietzsche, avoir un tant soi peu de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse.

Le sentiment qui nous reste de la lecture de The Making of Americans, ressemble à celui que décrit Pierre-Yves Pétillon dans son Histoire de la Littérature Américaine : une zone de vagabondage généalogique.


[« À travers Slothrop, scrutateur et sourcier de l’en haut, Gravity’s Rainbow retrace la dynamique de l’élan faustien qui pousse l’Amérique à explorer et conquérir l’espace, à passer sans cesse outre les limites, en allant en chercher les racines dans les origines mêmes du pays : la « sortie » en 1630 des puritains vers les terres sauvages. Il s’inscrit à ce titre dans le sillage à la fois de la Lettre écarlate de Hawthorne et d’Absalon ! Absalon ! – comme s’il essayait de faire avec la Nouvelle-Angleterre ce que Faulkner a fait avec le Sud. Slothrop a été programmé pour scruter les signes venus du Ciel, mais au cours de son été dans la « Zone », il se déprogramme, échappe à l’emprise de l’histoire pour devenir un vagabond« , P.Y Pétillon à propos de Gravity’s Rainbow de Thomas Pynchon, in. Histoire de la littérature américaine, p 604, éd. Fayard].

Quelques personnes ont, en courte ou en longue focale, décrit les rythmes souterrains de cette Zone. Frost, Burroughs, Sexton, Pynchon, Plath, … etc.

Vue d’Afrique, cette zone plus ou moins américaine, est un archipel lointain où la généalogie et l’épistémè se cherchent, se tournent autour, voient si rien n’a été, par le hasard des choses ou par leur historicité, oublié sur place ; qu’une Histoire commune n’est pas tombée en cours de route ; organisent et légitiment des actions humaines qui mettent bout-à-bout des lambeaux de justice, des totems moraux, des rails de temporalités qu’il faudra d’ailleurs s’employer à saboter…, jusqu’à en circonscrire la géographie. C’est précisément cette géographie mise bout-à-bout par élimination et contraste, telle la constitution d’un ours à l’étape de montage d’un film ou lors d’une manœuvre de charpentage et d’intrication de chevêtres pendant un gros œuvre architectural, qui usinera et circonscrira à son tour l’horizon psychogéographique de tout un peuple. 
Ce sont ces espaces d’intrication qu’on est requis de repeupler, du moins ne pas les laisser à la portée de l’atomisation technique.

[On pourrait rappeler à ce propos les indications de Claude Parent et Paul Virillio quant à l’utilisation et l’orientation politique du « béton armé » : il est tout à fait possible, de par sa plasticité, son alliage, sa fonction de liant et son omniprésence dans l’espace urbain, de le détourner, d’en déjouer le rôle représentatif, d’en atténuer la dangerosité afin qu’il ne se transforme pas, comme on le trouve dans la coopération Le Corbusier/Lafarge en utilisation massive, monolithique et totalisante, et comme aujourd’hui en un vestige d’une époque d’édifications de passions tristes].

Du mythe de Vinland jusqu’à la Silicon Valley, de Gertrude Stein à Woody Allen, de Robert Frost au temps du Coronavirus, il est toujours question d’usiner du vivant, de création machinique de sujets et d’accélération des procédés de contraintes : c’est cette manœuvre de précipitation du monde dans l’interstice gouvernemental et sa production permanente de sujets par principe de décalcomanie qui a enfanté tant de tentatives littéraires et politiques pour s’en extraire.

L’acte de création, l’acte donc de résistance, qu’il soit plus ou moins littéraire, plus ou moins politique, architectural, purement analytique ou bien pictural se manifeste d’abord sous forme d’interruption de rythme, de rupture de la dynamique de totalisation, d’une sorte de roue qui commence à voiler, du surgissement d’un bug dans la machine : nos fatigues et nos enchantements sont alors très exactement ce que nous avons de plus efficace afin d’instituer de nouveaux paradigmes du vivant, des pistes et des sillons absolument autres, des états d’erre s’imprégnant les uns des autres, se faisant tonner, l’un ricochant de l’autre afin de former des permanentes méthodologies de luttes et de sauvegarde.

Ces nouvelles formes s’affirment déjà, depuis des angles morts, comme elles s’étaient déjà formulées en des gestes d’espèce, en quelques affects qu’on appellera des invisibles agissants, ou en des dynamiques de désirs.
Car le plus grand souci auquel font face les volontés agissantes, depuis plus de cinquante années, s’incarne en l’hiatus suivant : non seulement produire continument du signifiant, mais encore domicilier celui-ci à côté d’une infinité d’autres.
Et les signifiants s’abrasent jusqu’à se ressembler, puis à se sembler les mêmes, enfin à être semblables.

Il est nécessaire de domicilier par nos gestes des dynamiques d’inauguration perpétuelle d’espaces et non de perpétuer leur production : faire à ce que nos actes de création voyagent et vagabondent afin de laisser l’espace partagé ouvert, au lieu de les sédentariser voire pire: en laisser l’occupation à l’accumulation technique, courbature de l’activité humaine.

Il nous apparait, malgré tout, qu’il existe un aspect captatif et quasi pictural du geste littéraire dont la fonction n’est pas de faire monde ou même stratégiquement de faire avec, mais d’impulser des processus d’asepsie et des modes d’atténuation du danger afin qu’devienne la puissance d’agir.

Tahar Kessi & Natalia Petrova

There is no there” G.S

Matisse
The Making of Americans

À propos de Gertrude Stein : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gertrude-stein/

À propos des auteurs :

Natalia Petrova (Petrosyan) est une urbaniste géorgienne d’origine arménienne. Elle vit et travaille à Saint Pétersbourg et à Tbilissi où elle est enseignante. Après des études d’architecture et d’urbanisme à l’Université Technique Géorgienne (GTU), elle s’intéressera au domaine de la physique, c’est ainsi qu’elle soutiendra, en 2004, une maitrise en physique de la matière condensée, domaine duquel elle prendra ses distances à partir 2006 pour se consacrer à ses premières influences : la philosophie, le cinéma et l’architecture. Elle est l’une de nos contributrices et à œuvré à la fondation de notre revue.

Tahar Kessi fait des films et écrit.

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