Préface à Une Vie de Radeau

par Thierry Garrel



«

UNE TENTATIVE


Donner du front contre les bornes du langage, c’est là l’éthique.
Ludwig Wittgenstein, cité par Fernand Deligny.


Quand il nous raccompagnait sur le seuil de la chambre qu’il ne quittait presque plus, Fernand Deligny nous appelait, en souriant, ses garants. Eh bien voilà, garant je me retrouve aujourd’hui, pour introduire le livre de Jacques Lin autour de cette expérience unique qui, sans faire de bruit, s’est poursuivie au fil des années à Graniers, dans les Cévennes, avec Fernand Deligny. Une tentative absolument modeste – et par certains côtés, inouïe – de créer un milieu ambiant vivable pour quelques enfants autistes infantiles précoces, un être-là avec d’autres êtres privés de langage dans la totale suspension de tout désir normatif ou éducatif.


J’ai eu l’opportunité et le privilège de découvrir cette tentative au début des années soixante-dix, alors que le « réseau » tissé dans les Cévennes depuis 1967 autour de Deligny se préoccupait, sinon d’en laisser trace, du moins d’y introduire par l’image une certaine dimension spéculaire. Ce fut d’abord, pour le jeune chercheur que j’étais au Service de la Recherche de l’ORTF devenu l’INA, le contact avec un émissaire pour la mise à disposition d’une caméra vidéo.
Puis, quelques années plus tard, la production du documentaire Projet N d’Alain Cazuc qui tentait, après Ce gamin-là de Renaud Victor, sorti au cinéma, de faire partager cette expérience à un large public de télévision. Et entre les deux, la coïncidence de vacances cévenoles à l’occasion desquelles nous sommes venus à Graniers rencontrer Fernand Deligny. Année après année, nous y sommes revenus chaque mois de septembre, quand les châtaigniers viraient au roux et que les moutons redescendaient par les drailles de l’Aigoual en transhumance, pour de longues conversations d’après-midi avec Fernand Deligny qui alternait, avec une humanité brusque mais chaleureuse, réflexions acérées et commentaires narquois sur les choses du monde, à l’écoute duquel il se maintenait étroitement.


Les étapes dont témoigne le récit de Jacques Lin je les ai ainsi, en quelque sorte, suivies de très loin mais à intervalles réguliers.


J’ai vu sur le mur de la chambre de Fernand Deligny les myriades de petits cercles tracés par Janmari. J’ai vu son balancement sur la pointe des pieds, mains au dos, ses froncements de nez avant le goûter. J’ai vu la maison crépie de blanc et la fontaine où il jouait avec l’eau, et les murettes cévenoles où Jacques et quelques autres avaient établi leurs premiers campements de fortune. Et j’ai goûté le pain où Janmari avait mis la main.


Plus de vingt ans déjà ont passé depuis la mort de Fernand Deligny et l’on ne cesse de prendre la mesure de l’importance et de l’unicité d’une démarche qu’il faut bien qualifier de philosophique, où vie et pensée n’étaient pas dissociées, dans le refus immobile et proprement révolutionnaire de « partager le théâtre du mythe de Sisyphe en scène, coulisses et décor » comme disait le poète Ghérasim Luca.
Restent bien sûr ses écrits où, sur des modes divers et en suscitant à son corps défendant des quiproquos, il a tenté de mettre en mots ses intuitions, sa recherche, son parti pris: sa fondamentale – et donc scandaleuse – mise en question de ce qu’il en était de l’humain, que seul le langage, pour toute la pensée occidentale, distingue de l’animal.


« Vous savez, écrivait-il dans une de ses lettres, que j’ai un compte à régler avec cette espèce qui se prétend humaine alors qu’il n’en est rien ; l’homme est l’homme – et c’est ce que nous sommes, nés du langage ; mais l’humain est d’image. C’est ce qu’il me faut apprendre aux hommes. Rude tâche. » Que nous ne soyons pas que « de langage » mais aussi « d’image » reste encore largement incompris (et a donné lieu à quelques malentendus du côté des gens de cinéma). Si Deligny s’est concentré sur cette privation du langage, donc du symbolique, dont sont atteints les autistes infantiles précoces, c’est qu’elle permet de faire émerger l’image, une dimension où le temps n’a plus cours, mais plutôt l’espace, ses polarisations, ses repères, le sens de la présence (« présence proche » disait-il), le commun – qu’il écrivait « comme un » –, cédant imprudemment à ces jeux langagiers dont les lacaniens abusaient en ces années soixante dix et quatre-vingt.
Pour autant, je pense que l’essentiel était ailleurs: dans son choix d’existence même, né d’un scepticisme total à l’égard du projet humain et de son évidente faillite collective au xxe siècle. D’où l’aventure libertaire – une philosophie « en acte » – dans laquelle il a entraîné quelques jeunes gens en quête d’absolu, dont Jacques Lin.


Le texte de Jacques est une relation précieuse de cette expérience vécue, qui, comme toute performance inscrite dans le temps, est vouée à la disparition et ne saurait laisser que des traces lacunaires.


Son récit, écrit au présent absolu, en est le journal de bord rétrospectif précis et méticuleux, qui convoque dans une simplicité chaleureuse des images, des moments, des présences: description des activités quotidiennes de survie, scènes cocasses, rapports avec les objets et les animaux, épiphanies joyeuses. Se redéroule ainsi pour nous cette singulière tentative, comme absorbée dans le quotidien et le coutumier, et le bonheur d’une existence précaire mais sereine en présence de ces étranges compagnons de vie que sont les enfants autistes. « On ne sait pas trop si nous menons le troupeau ou si c’est lui qui nous mène », écrit Jacques. Et l’on sent qu’il en a tiré une raison de vivre, dans un total engagement auxquel ceux de sa génération aspiraient à la fin des années soixante (même si la plupart ont renoncé et collaborent aujourd’hui « au système »).
C’est la précarité de cette expérience de communisme vital qui en fait tout le prix. À l’écart de toute institution, ces « radeaux sur la montagne » ont surnagé, malgré « les vents contraires, les remous et les brumes », portant des boat people d’un genre nouveau qui fuyaient sur un océan pacifique la sauvagerie du monde et le sort réservé dans nos sociétés aux enfants gravement handicapés.


Des autistes, êtres humains sans langage, en deçà du symbole. Pas de sujet. Pas de temps conjugué. Une vie à l’infinitif, disait Deligny. Vertige de voir bouleversés tous les cadres de perception de l’humain où le je et le tu, le moi et l’autre, nous semblent « de nature ». « J’ai grand’peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume », écrivait Pascal. Tracer, repérer, agir apparaît en revanche bien propre à l’espèce humaine. « Agir » et non « faire » qui suppose une intention. Et c’est le développement infini d’actions, où les autistes font preuve d’une dextérité et d’une habileté peu commune, que permet l’organisation d’une vie réglée : le coutumier.
Un « lieu de vie », donc, comme on les a appelés, ou plutôt des espaces pluriels investis au gré des opportunités, parfois même en nomadisant. Une vie qui en vaut bien une autre, et peut être toute autre, en ceci qu’elle semble ne céder sur rien, ne rien rabattre d’une liberté conquise, une « vie dans la vie » à laquelle la coexistence avec d’autres êtres, mutiques, donne seule son sens. « Nous sommes peu nombreux, nous tenons », écrivait Deligny. Nulle mystique pourtant dans cette célébration muette jour après jour d’événements infinitésimaux. Juste un savoir-vivre.


Prendre garde à ne pas regarder, ne jamais s’adresser à, suspendre l’intention, ne pas poser de question, ne pas se poser de question, et être pourtant à chaque instant la réponse dans une attention soutenue. Telles sont les règles, pour la plupart tacites, qui gouvernaient la vie du réseau. Voir ce que le langage rend opaque et qui ne se voit pas d’habitude. L’immuable comme antidote au désarroi. Pourtant pas la répétition du même, mais au contraire les conditions créées d’initiatives infinies. Perdre une certaine habitude, en reconstruire une autre sans aucun plan ni d’autre boussole que la réinvention d’une signalétique vitale. Me touche tout particulièrement ce regard intensément documentaire sur la tentative que Jacques nous permet de partager. Aucun état d’âme, ni notation personnelle ni élaboration théorique, encore moins d’introspection. Juste la restitution au plus près. Au détour d’une phrase vient nous frapper soudain que, de cette vie sans histoire mais non sans intensité, vingt-cinq ans ont passé !


Battements d’ailes de papillon dans une planète affolée, ce qui s’est vécu là est une réponse au monde plus qu’aucun autre geste artistique. Un geste. Le moindre geste. Déjà le premier film de Deligny portait ce titre.


« Alors ils les éduquent et leur font faire des progrès ? » demandaient nos amis quand nous tentions de leur dire Graniers et la tentative. Incompréhension. Il nous semblait plutôt au fil des années que les progrès en humanité c’étaient les adultes du réseau qui les faisaient. Et au milieu d’eux, Fernand Deligny.


Après l’asile d’Armentières et la Grande Cordée avec des délinquants de tout poil, cette tentative fut pour Fernand Deligny la dernière d’une vie toujours rebelle et mécréante.
Son grand œuvre.
Elle est restée hors de prise de toute récupération par les intellectuels parisiens, auprès de qui Deligny a toujours bénéficié d’une admiration ambiguë mais dont il se méfiait. Parfois menacée par une administration plus soucieuse d’ordre formel que de compréhension de cette expérience singulière, elle a, dans ces moments critiques, échappé à la menace d’une normalisation grâce à la complicité muette de quelques-unes.


De la poignée de ceux qui constituaient le réseau, officiers d’une petite troupe pacifique tout entiers consacrés à leur charge, Jacques fut le premier. Il est aujourd’hui le dernier. Jacques et Gisèle devrait-on dire, car sa présence discrète se devine au fil des pages. Gisèle que Jacques a épousée dans les années quatre-vingt – ce dont le texte ne souffle mot car ce n’est pas là son objet.


S’ils poursuivent ensemble aujourd’hui, dans la magnanerie qu’ils ont restaurée près de Graniès, l’organisation quotidienne d’un « lieu de vie » avec des autistes adultes (reconnu comme structure expérimentale), la « vie de radeau » qu’ils ont menée depuis 1967 a pris fin avec la mort de Fernand Deligny en 1996, puis surtout avec celle, quatre ans plus tard, de Janmari – ce gamin, là, autour de qui un « ici et maintenant » vivable et convivial fut inventé par ces modestes Robinsons, non pas coupés du monde, mais cherchant singulièrement à renouer avec le monde des fils distendus par l’habitude ou brisés par le « culte exclusif et intégriste du symbole ».


L’essence même de ce voyage hors du langage ne saurait se dire mais plutôt se vivre. C’est pourtant ce à quoi s’est attaché Jacques et c’est pourquoi cette « vie de radeau » est un don si précieux.»

Thierry Garrel

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